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Jean-Éric Luqué, la sincérité au cœur

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Paroles de prof – Expert reconnu du style shito-ryu, ce septième dan installé à Marseille au milieu des années 1980 joue depuis maintenant vingt-cinq ans, avec un bonheur inlassable, un rôle de transmetteur des subtilités du shito, aussi bien sur les tatamis hexagonaux que nippons. Son credo ? La sincérité.

Sa passion, il la doit en partie au « Petit Dragon ». C’est en effet le succès des films de Bruce Lee qui incita le jeune homme, alors âgé de quinze ans, à pousser la porte du club de sa ville de Châteaudun. « Aussi loin que je me souvienne, cet art martial m’a toujours intéressé, se rappelle-t-il. Je lisais les revues de l’époque, « Karaté » puis « Karatéka ». Plus que cela, ce qui m’attirait et me poussait à vouloir découvrir la discipline, c’était le combat. » L’attrait est immédiat. Formé au style shotokan, Jean-Éric Luqué découvre à cette occasion le plaisir et la nécessité de « se faire mal intérieurement, d’aller au-delà de soi-même ». Un an et demi de pratique plus tard, il déménage avec sa famille. Direction le sud de la France et Marseille. Ne trouvant pas son bonheur, il travaille seul pendant huit mois, avant de rencontrer Yoshinao Nanbu, fondateur du sankukai et du nanbudo, qu’il suit en stage entre Marseille et Monaco. « Je l’admirais beaucoup. Par sa facilité, sa fluidité. Je découvre alors les coups de pied circulaires, les esquives. J’étais à l’affût de tout : je voulais apprendre, apprendre et apprendre encore ! »

Rencontres japonaises
En 1985, seconde rencontre décisive en la personne de Hidetoshi Nakahashi. « Il n’y avait pas de shito à l’époque sur Marseille. Je me retrouvais avec l’un des maîtres de ce style dans une continuité de ma quête d’apprentissage. Je vivais un retour aux sources au niveau des déplacements, des esquives et des katas. » En parallèle, un couple d’élèves de Jean-Éric, chercheurs universitaires, est muté au Japon au milieu des années 1990. Via Hidetoshi Nakahashi, leur professeur arrive à les faire recommander auprès de Kenei Mabuni et de son premier assistant, Hirofumi Mizoguchi. Une relation se noue alors avec ce dernier. En 1995, Jean-Éric Luqué saute le pas et décide de partir un mois au Japon. « Au début de ma vie de karatéka, le Japon était de l’ordre de l’inaccessible. Et là je me retrouve, le lendemain de mon arrivée dans ce pays, à donner un cours aux élèves de Hirofumi Mizoguchi, dans un dojo de la banlieue d’Osaka. Ce dernier m’a hébergé pendant un mois. Nous échangions de manière chaleureuse du matin au soir. » Une expérience qui préfigure alors la mise en place d’un échange régulier, à raison de deux séjours annuels au Pays du Soleil Levant à partir de 1996. L’année suivante, c’est au tour de Mizoguchi de venir en France pour dispenser des séminaires.
« Il est devenu mon maître spirituel, affirme Jean-Éric. Il dégageait une grande sagesse, reflet complet de son maître Kenei Mabuni. Son décès m’a beaucoup affecté. Depuis, je suis en contact avec son premier assistant, Kantaro Yamaoka, véritable référence shito pour la région du Kansai. »

 

Passeur de savoirs
Professeur en France, intervenant au Japon, le Marseillais devient au fil des années un intercesseur entre les pratiquants de ces deux pays. Un « privilège » qu’il résume par cet aphorisme : « apporter une touche française aux karatékas japonais, une touche japonaise aux karatékas français », intarissable sur cette expérience de transmission et d’échanges. « Au Japon, la culture de la répétition est très présente car on estime que la maîtrise des fondamentaux passe obligatoirement par là. Les pratiquants ne cherchent pas en permanence à donner du sens à ce qu’ils font. Le professeur leur dit de faire cela ? Sa légitimité d’enseignant suffit à ce que les élèves fassent ce qu’il exige sans poser de question. L’inconvénient, si l’on peut dire, c’est que cela donne des entraînements parfois très routiniers. En plus, on sent les mentalités changer au Japon. Du coup, quand je suis là-bas, j’essaie de leur apporter de la diversité dans les exercices proposés. Mais la finalité de la pratique ne change pas : maîtrise des fondamentaux ! En France, les pratiquants qui viennent au club viennent chercher de la rectitude, de la rigueur à la japonaise. » Depuis juillet 2015 (et 2017 à Kobe), Jean-Éric Luqué dirige chaque année un grand séminaire qui regroupe entre 120 et 150 participants. « Lors de mon premier séminaire, je vois débarquer Miki Kobayashi, championne du monde 2010 ! Elle était venue avec ses étudiantes, puisqu’elle est désormais professeure dans une université. Elle a pratiqué comme n’importe quel participant, corrigeant en permanence ses élèves. Un exemple de modestie et une reconnaissance extraordinaire que je n’oublierai jamais. » En France, le septième dan n’aime rien tant que continuer d’apprendre aux côtés de Dominique Valera, Bernard Bilicki, Serge Chouraqui, Jacky Gerbet ou Hiroo Mochizuki, qu’il rencontre chaque mercredi matin chez ce dernier à Salon-de-Provence.

Makoto et maïeutique
Dans son club du Sepaï Dojo, situé dans le 8e arrondissement de Marseille, tout à côté du Stade Vélodrome, ce transmetteur né a placé au cœur de son enseignement le « makoto », la sincérité en japonais. « Je ne veux ni être un gourou, ni être perçu comme le maître des lieux. Je suis là pour faire progresser chaque élève dans son être intérieur. Le faire “accoucher” de ses capacités physiques et mentales, ce que Socrate appelait la maïeutique. Ma mission ? Que l’élève se sente bien, qu’il comprenne par lui-même la place qui est la sienne au sein du dojo. Être sincère dans sa pratique et dans son cœur, voilà le fil conducteur de ma vie de karatéka et de professeur. À tel point que le kanji de la sincérité a été accroché pendant de nombreuses années au kamiza, et trône maintenant dans mon bureau. » Une sincérité dans les rapports humains qui lui a fait accepter la demande de son ami, Abdelkader Bensalah, président de la Zone Interdépartementale de Provence, de devenir le responsable de la commission des grades au sein de sa ZID depuis la saison 2016/2017. « Jean-Éric est un ami de trente ans, explique l’élu provençal. Nous nous sommes rencontrés lorsque je lui ai proposé de reprendre l’un des dojos où j’enseignais. Celui dont il s’occupe encore actuellement. De là est née une longue amitié. Car Jean-Éric est un homme avec un comportement exemplaire, fidèle et droit. » Pour Denis Lustenberger, président du club, cinquième dan, c’est son côté « entier et perfectionniste, de ceux qui se donnent les moyens d’atteindre une véritable expertise » qui fait l’unanimité chez celui qu’il a été parmi les premiers élèves à le suivre. De quoi lui permettre de mener à bien ses missions aux grades dans la ligue PACA depuis 2018. « Nous sommes dans une région où beaucoup de professeurs ont du caractère, sourit Jean-Éric. Ce qui peut parfois entraîner des débats. Dans cette fonction, j’ai essayé de rapprocher les gens. C’est un rôle que j’assume avec plaisir et… sincérité. »
Avec la crise sanitaire mondiale actuelle, Jean-Éric Luqué ne se fait aucune illusion : il a appris il y a peu que le séminaire de cette année à Kobe était logiquement annulé. De quoi lui laisser du temps pour « redonner confiance » à ses élèves, avec ce socle de valeurs immuable qui l’a construit au fil des saisons.

Thomas Rouquette / Sen No Sen

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