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Masaji Taira : “Finir le travail”

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La maîtrise ? Avoir su choisir tôt l’art auquel on allait consacrer sa vie et sa volonté sans cesse renouvelée. Comme dans son karaté, Masaji Taira aime faire simple et aller à l’essentiel : sourire chaleureux et décontraction en ornements de la noblesse intimidante d’un parcours traditionnel.

Cet entretien avec Masaji Taira a été publié sur le Mag’Karaté en novembre 2016

Lutte à la ceinture

J’ai vécu mon enfance dans la petite île de Kumejima, à 100 km environ de Naha. Là-bas, c’est la campagne, il n’y a rien. Mais le coin est très réputé pour le sumo d’Okinawa, une lutte à la ceinture traditionnelle. Chez moi, tout le monde lutte. Il faut être costaud ! Mes parents étaient des agriculteurs. Il faisait de la canne à sucre. C’est dur de porter les fagots de canne sur l’épaule. C’est lourd et difficile à équilibrer. Il faut voir comment les vieux de soixante ans parviennent à le faire avec facilité ! C’est un excellent exercice pour le karaté parce que cela renforce énormément le bas du corps. Pour les gens de ma génération qui venaient de la campagne, le renforcement musculaire n’était pas vraiment utile… Les jours fériés, nous étions obligés de les passer aux champs, c’est pour ça que nous aimions bien l’école. On y était tout de même plus tranquille. Après on est monté vers Naha et j’ai poursuivi mes études là-bas. J’aimais l’idée du combat et d’être fort. En plus, j’avais un sempai particulièrement agressif au lycée et il fallait que je me défende. Ce sont les raisons qui m’ont attiré vers le karaté. Vers la troisième année, il s’est calmé. D’autant plus que je suis devenu policier !

Le judo à la Police

Quand Okinawa est revenu au Japon en 1972… ils ont supprimé le karaté comme discipline possible pour les policiers, au profit du kendo et du judo, comme dans tout le reste du pays. J’avais choisi d’être policier pour ne pas passer ma vie dans un bureau, et parce que je voulais pouvoir m’entraîner régulièrement au combat. J’ai fait du kendo, mais aussi beaucoup de judo. Le programme à la police pour être 1er dan, c’était dix mois d’entraînement. Mais moi, avec mon expérience de la lutte, il m’a fallu trois mois pour atteindre le niveau. Et comme j’étais assez doué et que les autres n’étaient pas très forts, j’ai intégré l’équipe de la police. Pendant les trois premières années, je n’ai pratiquement pas fait autre chose que de m’entraîner au judo ! J’ai d’ailleurs gagné le championnat d’Okinawa en -70 kg. Par la suite, je me suis éloigné, mais on m’a souvent demandé de venir donner un coup de main dans l’équipe et je dois dire que le judo m’a été très utile dans ma profession.

En bref
Masaji Taira est désormais retraité après avoir servi dans les forces forces de police japonaises. Combattant en sumo traditionnel d’Okinawa, 4e dan de judo et 1er dan de kendo, il a débuté le karaté à 16 ans à Naha au Jundokan dojo d’Eiichi Miyazato, successeur du maître Miayagi, le fondateur du Goju-Ryu. S’astreignant toute sa vie à un entraînement intense, il est considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands experts du Goju-Ryu mondial et l’un des meilleurs connaisseurs de la dimension du bunkaï des nombreux katas de ce style. Il a commencé à être invité à faire des stages internationaux à la fin des années 90, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Europe. Il a été promu 9e dan par Kishaba Chogi, fondateur de la Ryukyu Bujutsu Kenkyu Doyukai, et l’un des derniers élèves de Miyagi Chojun Sensei.

Un sempai qui règle la question

Dans la police, j’avais un sempai qui était réputé pour son niveau en combat. Un soir, nous sommes intervenus pour interpeller un voyou ivre qui cassait des bouteilles dans la rue et empêchait les gens et les voitures de circuler. La situation s’est envenimée, une bagarre a commencé. Le voyou a sorti un couteau. Avec mon judo, je me suis senti démuni et j’ai reculé. C’est alors que le sempai est entré en action. Il a désarmé le gars d’un coup de pied et il a tapé sur tout le monde. C’était impressionnant. C’est à partir de ce moment-là que j’ai vraiment choisi de me consacrer entièrement au karaté. À cette époque, je faisais tout le temps du judo, mais j’étais un peu léger, je voyais bien que c’était compliqué de tenir à distance les hommes plus forts. J’ai commencé à inventer des excuses, des fausses maladies pour manquer l’entraînement de judo, et pouvoir aller au karaté.

Une époque sauvage

Au début, au club, on fait surtout beaucoup de travail seul, avec le matériel. On tape dans les makiwara, on fait de l’entraînement physique. L’entraînement est libre. Il y avait des combattants de haut-niveau qui s’entraînaient ensemble, un ancien qui donnait les informations de base. C’était le minimum. Après, il fallait chercher tout seul, beaucoup regarder. Au bout d’un moment, on se mettait en quête d’un sempai qui voulait bien faire kumite et t’inculquer les principes. Forcément, il est beaucoup plus fort et la bonne façon d’enseigner, c’était de taper fort ! Et tu revenais le lendemain, encore plus motivé… L’époque était un peu sauvage, et nous aussi. Le but n’était pas de marquer un point, mais de faire mal. Le karaté, c’était vraiment ça pour nous : descendre un adversaire sur un coup. On raisonnait différemment. Je me souviens d’un sempai qui, après quelques années de pratique, voulait faire son « intai », c’est-à-dire prendre sa retraite comme en sumo, quand ils se coupent les cheveux. Le sensei, lui a dit : « Tu ne peux pas, le karaté c’est pour la vie ». Un autre m’avait dit : « Si tu veux arrêter un jour le karaté, fait le maintenant. Après, c’est comme une drogue, tu ne pourras plus jamais t’arrêter ». C’était sur le ton de l’humour mais, en fait, il était très sérieux.

Miyazato Eiichi

J’avais 16 ans quand j’ai commencé le karaté à Naha. Le Jundokan était dirigé par Miyazato Eiichi, élève et successeur de Miyagi Chojun le fondateur du Goju-Ryu. Il était là, mais il ne montrait pas et il ne disait pas grand-chose. C’était un regard. Au bout d’un moment, il passait à côté de toi et il disait « ça ne va pas ». Et, bien sûr, il ne disait pas quoi. Il fallait réfléchir, trouver par soi-même. Au cours suivant, il t’observait, pour voir si tu avais compris. Il me faisait un peu peur. Il y avait beaucoup d’intensité en lui. Ce modèle d’enseignement choisissait de donner à réfléchir plutôt que de donner des explications. Et c’est assez efficace il me semble. Quelqu’un qui atteint le haut niveau, c’est quelqu’un à qui on n’a pas tout donné.

Les travaux pratiques

J’ai 35 ans de police derrière moi, je viens tout juste de prendre ma retraite. Dans mon île d’Okinawa, cela m’a permis d’être sans cesse en contact avec des situations d’intervention ou de combat. Tu as des gens, la nuit, qui te provoquent constamment. Mais ils te disent : « pas toi, tu as un uniforme… ». Alors j’aimais bien laisser le badge et les armes de côté et leur demander s’il voulait lutter, boxer, faire du sumo ! Quand il y avait des appels pour des bagarres, j’étais toujours le premier. Je l’avoue, j’aimais toutes ces occasions de s’entraîner dans les conditions de la réalité. Mes collègues faisaient avec moi comme j’avais vu faire avec mon sempai, ils s’écartaient quand la situation leur paraissait au-dessus de leurs moyens. Judo, karaté, cela dépend des situations. Je suis content d’avoir fait du judo parce que, bien sûr, on ne peut pas blesser les gens. Il faut rester calme et contrôler ce qui se passe. Le coup de pied, cela peut-être bien pour stopper un agressif, mais il ne faut pas armer le genou, pour empêcher le blocage. Le Goju-Ryu est bien adapté à ces situations, car c’est du corps à corps. Si le voyou avance vers vous, alors on avance vers lui. S’il s’écarte, on s’arrête. C’est comme dans la vie. Le plus important dans un combat ? Assurer son propre calme, ne pas se laisser emporter par la tension, se relâcher quand l’autre se crispe. Sourire, masquer sa garde. Surtout, ne pas envenimer la situation. Proposer un bras de fer et le perdre ! I faut faire en sorte de faire redescendre la pression, d’esquiver le passage à l’acte. On sait à l’avance, parfois dès l’appel téléphonique, si les choses vont dégénérer. J’avais mes procédés. J’utilisais un élastique pour toucher les agresseurs au visage et les déstabiliser. Mais c’est Okinawa. Les gens ne sortaient pas d’armes à feu. Un couteau dans les cas les plus sérieux. Tout au long de ces années, je n’ai pas eu de gros problème, même avec les plus costauds. Mais il faut dire que la plupart du temps, ils étaient saouls ! Pour pouvoir faire face à tout ça avec beaucoup de confiance, il faut s’entraîner tous les jours, et fort, à l’entraînement.

Kento

Dans ma jeunesse, le karaté avait une grosse réputation à Okinawa. C’était quelque chose pour nous. On regardait les kentos et on savait. Maintenant, les gens me demandent quelle maladie j’ai ! Désormais on relativise les kentos et c’est vrai que ce n’est peut-être pas nécessaire d’en avoir des gros, après il faut les râper quand ils sont trop épais. Cela fait partie de la tradition du karaté d’Okinawa et c’est la logique de notre discipline. Pour faire tomber sur un coup, il faut que tous les aspects de l’efficacité marchent ensemble, y compris la dureté des phalanges. Je travaille les kentos, y compris le 2e rang de phalange. Quand vous avez à faire à un grand costaud, il va falloir le toucher. Cela donne un peu plus d’envergure. Mais le but du travail de la frappe, ce n’est pas d’épaissir les kentos, c’est d’apprendre à frapper plus fort. Et ce n’est pas le kento qui compte, mais le renforcement général, pour que chaque geste soit puissant et dur.

Être fort ?

Le karaté ? C’est ma vie. C’est ma façon de comprendre le monde et de l’organiser. C’est vrai, comme tout le monde au début, j’ai voulu être fort. J’ai été prêt à sacrifier des centaines de jours à l’entraînement du karaté pendant toute ma vie pour y parvenir. Finalement, ce dont je me rends compte aujourd’hui, c’est que ces heures d’entraînement étaient aussi très bonnes pour l’esprit. On apprend à vivre avec et à respecter les autres, à respecter des hiérarchies, à saluer les anciens. C’est très bon pour la vie quotidienne. Le karaté mondial, c’est une grande famille, je le pense sincèrement. Je relativise mes aspirations de jeunesse mais, si je n’avais pas voulu être fort, je n’aurais pas cette famille. Mes copains d’Okinawa qui ont choisi le judo n’ont pas ça ! Ils n’ont pas l’opportunité de voyager grâce à leur art, comme c’est mon cas aujourd’hui. Ils sont jaloux, mais je leur dis que le judo, cela ne vient pas d’Okinawa. Ce n’est pas notre culture. Une culture que je peux partager aujourd’hui avec la France et cela me rend heureux.

Des projections oui, mais du Goju-Ryu

Dans le temps, chez nous, la guerre des styles était très importante. On cachait tout, il fallait être plus fort que les autres. Maintenant, on a compris : tous les styles se réunissent et on boit du sake ensemble. Cela dit, quand des karatékas d’Okinawa boivent du sake, ils finissent toujours par avoir envie de montrer ce qu’ils savent faire. La supériorité du Goju-Ryu ? Même après beaucoup de verres de sake, on peut toujours parler technique. On en a tellement ! Après, il est question d’école. Dans notre dojo, il y avait beaucoup de travail de projection par exemple. Et des clés. Parce que nous considérons les séquences de combat sous un angle très réaliste et que quand on projette quelqu’un au sol, il ne revient pas dans le combat. Mais ce sont des projections « goju », pas celles du judo. Il faut bien étudier la différence. Le judo est tellement connu qu’il contamine l’étude des projections du karaté. Nous avions un sempai qui disait, chaque fois qu’il voyait un combattant faire un o-soto-gari dans un style judo : « Si vous cherchez le tapis de judo, c’est ailleurs ». Et pourtant, lui, il était très fort en judo aussi.

Les « gaijin »

Les étrangers nous ont ouvert l’esprit avec leur envie d’apprendre et leur mentalité différente. Notre monde s’est agrandi grâce à eux. Je fais des stages à l’étranger depuis une vingtaine d’années. Beaucoup de monde venait de loin jusqu’au dojo du maître, mais il n’était pas très intéressé par ce public, par l’idée de stages hors d’Okinawa. Moi je les recevais chez moi, on s’entraînait sur la terrasse de chez mes parents. Depuis, j’ai récupéré la maison et on a ouvert un dojo à l’intérieur. C’est mieux quand il pleut. Et j’ai commencé à accepter les invitations à voyager pour enseigner. Depuis il y a une quarantaine de dojos qui me suivent dans le monde entier. Je n’ai pas de problème de communication avec eux… mais parfois des problèmes de technique. Ils viennent à mes stages alors qu’ils ne connaissent pas les katas ! Même si leur niveau est correct, c’est impossible de travailler des bunkai sur des katas que tu ne connais pas. Parfois, on les sent aussi très volontaires pour montrer leur valeur. Ils sont jeunes, ils lancent de gros mae-geri, alors il faut contrer fort pour les calmer. Mais j’apprends aussi beaucoup avec les « gaijin ». Leur forme de corps différente m’intéresse. Je regarde et je m’enrichis, cela me permet de changer, de ne pas montrer toujours la même chose. Il m’est même arrivé de remercier à la fin de certains stages parce que j’avais le sentiment de mettre nourri autant qu’eux.

Le plus important dans le karaté

Le plus important dans le karaté ? C’est le kata. Si tu ne fais que du sport, tu n’en as pas besoin. Tu n’as pas besoin de style non plus d’ailleurs. Mais si tu t’intéresses au karaté… Les katas sont diffusés depuis des siècles. Ils contiennent des techniques adaptées pour le combat, je peux certifier leur efficacité sans avoir à tout transformer. Il faut les étudier sérieusement. S’entraîner en karaté est vraiment devenu intéressant pour moi quand j’ai compris que tout partait de là. Personne ne me l’a dit, ni ne me l’a montré. Mais j’ai compris en voyant d’autre faire le kata ce qu’il y avait à saisir. Alors j’essaye de tout comprendre. D’autres ont commencé ce travail et ont fini par arrêter. Moi, je n’arrêterai pas, comme je l’ai promis à mon sempai des premières années. Je veux finir ce travail ! Mais je sais bien que je ne finirai rien du tout. Personne ne peut finir le karaté. Je travaille aussi pour les générations suivantes. J’ai croisé des sempai, des sensei… maintenant, c’est mon tour.

Garder le rythme de l’entraînement

Je m’entraîne régulièrement. Physiquement, trois fois par semaine. Comme je suis retraité, je peux le faire quand je veux, mais comme j’ai de vieux amis qui veulent le faire avec moi, je m’adapte. Parfois, on commence à 21h-22h et on termine à une heure du matin ! On va courir dans la colline, on monte les escaliers en chiko-dashi, ce genre de choses. Je pratique régulièrement seize katas, mais on ne peut pas tous les faire tous les jours, c’est trop fatigant ! Alors, dans chaque kata, il y a des difficultés que je travaille spécifiquement, environ trois fois par semaine. Je fais aussi du kobudo deux fois par semaine. Bien sûr, je fais un peu de musculation légère, pour garder le tonus. Et chez moi, j’ai un makiwara pour travailler les frappes avec les amis. D’une main, on peut boire un sake et de l’autre taper sur le makiwara !

Reconnaissant au cadeau de ma vie

Ce que je dois au karaté ? Je ne peux plus faire autant de bêtises qu’avant. Mes élèves sont là et me regardent… J’avais un caractère nerveux quand j’étais jeune, le karaté m’a permis de devenir reconnaissant au cadeau de ma vie.
Ensuite, au niveau sportif, notre première place récompense le travail fourni par le club et ses professeurs, en particulier Johann Leleu (4e dang et plusieurs fois champion de France et du monde). Nous sommes une structure d’une centaine de licenciés, axée compétition.

SNS / Olivier Remy
Crédit Photo : © Denis Boulanger / FFKDA

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