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Tapol, se détacher encore

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Jacques Tapol fut l’inoubliable vainqueur des championnats du monde 1986 à Sydney. Désormais professeur à Paris dans son dojo du 19e arrondissement, celui qui cherchait le geste parfait et faisait du karaté traditionnel « appliqué à la compétition » est toujours en quête. La sagesse liée à la pratique reste un moteur pour l’auteur de « Karaté et petits satoris ». Satori ? La prise de conscience, l’éveil. S’accomplir par le karaté ? Un idéal au quotidien que nous avions abordé avec lui en 2017.

Cet entretien a été publié sur le Mag’Karaté en février 2017

Qu’est-ce que le karaté vous a appris en premier ?
Sans doute de chercher à appliquer les principes. Quand j’ai commencé, je ne savais rien, j’étais parfois victime des autres, victime de moi-même aussi parce que trop violent, trop réactif. J’ai beaucoup lu d’abord et j’ai commencé à percevoir l’univers intellectuel, culturel de la discipline et des budo en général (parce que pour moi c’est la même famille) qui montre qu’il faut apprendre à se contrôler, être vigilant à l’autre… Après, c’est dans la pratique que tout cela prend du sens. On perçoit qu’il y a une attitude juste, qu’il y a une vérité du geste, une justesse qu’il faut chercher. Dans le combat, il faut trouver la bonne solution. Le karaté est une bonne école pour développer l’intelligence. Même la compétition, que l’on prétend être un espace à part, est une expérience du budo. Quand j’ai fait de la compétition, c’était un champ d’application à mon karaté traditionnel.

Et la seconde chose que vous avez apprise en karaté ?
Qu’il faut prendre le temps pour construire. Il y a un temps incompressible pour faire les choses, pour les maîtriser. Faire dix mille fois un geste avant de le sentir. Aujourd’hui, j’ai conscience de ça dans ma vie. Les choses que j’aborde, je sais qu’il va falloir m’y confronter comme un débutant avant de trouver les bons rythmes, les bons gestes.

Le karaté dans le quotidien, c’est quoi pour vous ?
Le karaté ne s’arrête pas au bord du tapis évidemment. Je suis constamment karatéka et cela s’exprime dans mon attitude avec les gens, ou j’essaye – car ce n’est pas trop mon tempérament ! – d’avoir la patience que je n’ai pas en stock dans mon caractère, d’être attentif aux autres. Ça s’exprime aussi dans la concentration qu’on peut porter aux choses. J’aime l’idée d’être exactement à ce que je fais, comme on le ressent dans le combat. Ça a l’air de rien, mais 70% des accidents de voiture sont des fautes d’inattention. Bien faire ce qu’on est en train de faire, c’est une base forte. Et cela permet ensuite de développer ce qui est la vraie expertise du budo : la capacité d’anticipation. Être concentré, regarder loin devant et percevoir ce qui se passe, cela permet de faire le geste juste au bon moment, on se donne la capacité de marquer le ippon. Bien sûr on pense aux risques de la rue, qui ne sont pas anodins. Voir les dangers potentiels avant qu’ils vous entourent, changer de trottoir au bon moment. Mais c’est vrai aussi d’une discussion par exemple, où il faut sentir ce que l’autre ressent, anticiper la montée d’un ressentiment possible, d’une humiliation éventuelle pour un mot mal choisi… Dans un club, c’est très important cette attention à l’autre. Les gens sont vulnérables dans l’apprentissage sur le tapis. Ils sont sensibles à ce que l’on fait, à ce que l’on dit. Si on n’est pas concentré on ne peut pas sentir, on ne peut pas anticiper et être pertinent dans les situations.

Vous avez écrit sur les « satoris », les éveils liés au karaté, pouvez-vous nous en dire plus ?
Les miens sont les mêmes que ceux des autres, j’imagine. Ils sont liés à ce que l’on ressent dans les combats, dans la compétition. Dès qu’on gagne, on prend le risque d’être présomptueux ou négligent, un état qui arrive juste après la pleine confiance. On se sent supérieur et, parfois cela vient envahir votre vie. Moi, je pouvais être cassant avec les gens. Et puis, bien sûr, la leçon arrive. Je me rappelle que j’avais gagné un tournoi à Bratislava et que le journal L’Equipe avait titré : « L’homme à abattre ». Ça n’a pas manqué. C’était comme un message ! J’ai été battu au premier tour de la coupe de France. Ça, c’est un joli satori. J’ai aussi le souvenir d’un adversaire très grand, plus de deux mètres, et très fort, que j’avais battu. La seconde fois que je l’ai pris, j’étais plein d’assurance, j’avais les clés contre lui… Il a changé de tactique et il m’a détruit. Tout le monde connaît ça. Je n’ai pas inventé la poudre, il n’y a rien dans mon expérience que les autres n’ont pas vécu, ou ne puissent pas sentir. Ce sont des expériences universelles que l’on trouve dans la pratique du karaté.

Finalement votre quête dans le karaté, c’était quoi ?
Apprendre à appréhender quelque chose de la vie, moi-même en premier. Par les entraînements, les erreurs et les réussites, tu saisis quelque chose de tout ça. Moi, j’étais violent et impulsif. Même en compétition, quand je dégoupillais, je pouvais blesser mon adversaire. Après, je n’en dormais pas la nuit. « Mais pourquoi tu as fait ça ? ». Le karaté m’a aidé pour tout ça. Passer des caps, faire des choses construites, des ippons parfaits. Aborder les choses en y mettant de la beauté et de la noblesse. C’était mon but dans la compétition. Parvenir à ça. Et à la fin, j’y arrivais. Lors des championnats du monde 1982, je suis encore trop présomptueux, je finis troisième. Le championnat du monde 1986 est le plus abouti et ce sera mon dernier. Je l’avais préparé comme un fou avec Thierry Masci, on imaginait même comment on allait faire quand on aurait gagné. Je voulais être capable de ne pas montrer ma joie pour ne pas humilier l’adversaire, comme un lutteur de Sumo. Être une image de maîtrise. Et j’y suis presque parvenu ! Je lisais Bobby Fischer, le champion d’échec, pour élaborer des stratégies… mais sur l’événement j’avais l’esprit libre et clair. C’était parfait. C’était suffisant.

Cet idéal, arrivez-vous à le transmettre à vos élèves ?
Ils vivent eux aussi leurs « satoris ». Parfois on croise des gens très cérébraux, ils ont un mal fou à appréhender leur corps et ils le découvrent parfois seulement maintenant, en montant sur un tapis. C’est émouvant de les voir à la fois mesurer leur faiblesse et en même temps construire petit à petit le geste, se reconstruire eux-mêmes à travers la pratique. Il y a les trop physique, qui n’arrivent pas à doser, il y a aussi ceux qui parviennent à tirer leur épingle du jeu dans la société parce qu’ils sont malins et qu’ils ont fait de bonnes études, mais ils n’ont aucune empathie, ils sont centrés sur eux-mêmes et ne connectent pas du tout avec l’autre. Sur un tapis les égoïstes purs se retrouvent en grande difficulté. Je les plains et je les comprends parce qu’il m’a fallu du temps pour me mettre un peu au service, faire un acte de don, un acte gratuit. Ce n’est pas si simple.

À quoi voulez-vous encore parvenir avec l’aide du karaté ?
Il y a de quoi faire ! Je ne suis pas encore arrivé à grand-chose. Ma seule dignité est peut-être de m’efforcer à avancer. Le karaté, c’est une quête de la perfection qu’on n’atteindra jamais… Ce à quoi j’aimerais parvenir ? Être capable de donner calmement. Parfois, on veut bien faire et on n’arrive qu’à bloquer ceux à qui on veut transmettre quelque chose. Je suis un idéaliste et je perçois la beauté que peut produire l’exigence personnelle. Un artiste, un expert… Le chant de Maria Callas ou une cérémonie du thé parfaite, ce sont mes références. Quand j’étais jeune pratiquant, je ne supportais pas qu’on me fasse deux fois la même remarque. Si le professeur m’avait dit quelque chose, en rentrant chez moi, je travaillais deux heures pour l’intégrer. Mais tous les gens ne vivent pas dans ce monde là. Cela ne les gêne pas qu’on les reprenne sur la même erreur, la même faiblesse. Et cela ne les aide pas quand on s’énerve parce qu’ils n’ont toujours pas compris ! Mon rôle aujourd’hui est d’aider mes élèves à devenir plus conscients, mais je veux être capable de me détacher de mes émotions liées à ça. Rester serein pour être toujours juste et utile

Emmanuel Charlot
Photos : Denis Boulanger / FFKDA

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