Hidetoshi Nakahashi, de Kobe à Bastia

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L’expert, apprécié de tous, vient de s’éteindre auprès des siens, en Corse. Nous étions allés le rencontrer chez lui, à Bastia, il y a quelques semaines, dans le club qu’il avait fondé il y a quarante-deux ans. La Corse et Hidetoshi Nakahashi, un coup de foudre réciproque, le lieu aussi où il a toujours cherché à transmettre sans réserve.

Oubliez le parfum du maquis et les golfes baignés de soleil. Oubliez Bastia, les ruelles qui mènent à la citadelle et son port, pourtant tout proche. Franchir les portes du dojo de l’AMI Shito-Ryu c’est pénétrer un monde à part. « Ici, on n’est ni en France ni en Corse : on est au Japon. » C’est avec ces mots qu’Hidetoshi Nakahashi, le maître des lieux, avait accueilli José Castellani il y a plus de quinze ans. Venu en quête de « tranquillité » à l’approche de la quarantaine, José a gardé un souvenir poignant de cette rencontre. « C’était sa manière de me dire qu’on était dans le vif. Qu’au karaté, on laisse tout au vestiaire. Seul le présent et la réalité du cours comptent : ça permet de lâcher prise. » Cette philosophie, cet intemporel bout de Japon, Nakahashi l’avait apportée avec lui lorsqu’il avait fait le voyage entre la terre du Soleil Levant et l’île de Beauté, en 1976. Ce ne devait être qu’une halte, mais Bastia est vite devenue sa maison : le natif de Kobé est tombé amoureux de la Corse et de l’une de ses habitantes, Marie-Jo. Il y a fondé une famille mais aussi un club donc, en 1977, avec l’aide de Jean-Pierre Cordoliani. « Le dojo, c’est mon coeur », confiait souvent le sensei japonais à sa femme. José, lui, a désormais cinquante-cinq ans et pratique toujours. Il a trouvé la paix qu’il cherchait et tissé des liens forts dans ce club si particulier.

La révolution Nakahashi
Quand Hidetoshi Nakahashi débarque sur l’île, le karaté corse est encore au stade embryonnaire. Un club à Ajaccio, un autre à Bastia, et c’est à peu près tout. Mais, au début des années 1980, le karaté, qui fait encore partie de la Ligue Provence Alpes Côte d’Azur, va connaître un essor fulgurant. C’est à cette époque que le shito-ryu, son style, est intégré à la Fédération. « Lors des premières compétitions, on a vu que le club de Nakahashi brillait en tout, que ce soit en kata ou en combat », se souvient JeanMichel Feracci, actuel président de la Ligue Corse et de l’AC Ajaccio Arts Martiaux. « On était éblouis, bouche bée : il y avait un monde d’écart entre ses licenciés et nous », poursuit cette autre figure du karaté sur l’île. Sous le charme, JeanMichel Feracci se forme auprès du sensei. « Maître Nakahashi descendait tous les mois dans mon club, et moi, toutes les semaines, je montais à Bastia pour m’entraîner avec lui ». Beaucoup lui emboitèrent alors le pas et, au fil des échanges et des stages, c’est toute la région qui profite de l’enseignement de celui qui avait découvert le karaté auprès des moines de Kobé. Jean-Paul Corrieri, premier assistant de Nakahashi à l’AMI, parle même de « révolution ». « Quand il est arrivé en Corse, les gens se sont remis en question dans leurs pratiques. Une nouvelle approche, un nouveau travail s’est mis en place. Et c’est en partie grâce à lui si aujourd’hui nous avons sur l’île des athlètes comme les sœurs Feracci qui brillent à l’international ».

Aura en gentillesse
S’il a entraîné autant de monde derrière lui, c’est parce que le sensei japonais ne laissait jamais personne indifférent. « Lorsque j’étais jeune homme, il y avait une telle aura autour de lui ! Un maître qui venait du Japon, ça nous attirait forcément », se rappelle Jean-Paul Corrieri, son accent corse tinté d’émotion à l’évocation de ses premiers pas de karatéka. « Générosité », « gentillesse », le sixième dan n’a que compliments et admiration pour son professeur. « On est forcément impressionné la première fois face à un tel monsieur », renchérit José Castellani. « Il est d’une grande simplicité, chaleureux. La porte est toujours ouverte, personne n’est laissé de côté. Et quand il pratique, il a une telle facilité… on dirait qu’il est né avec cette connaissance du karaté. » Le nom et la réputation de Nakahashi ont toujours assuré des cours pleins et ont continué d’attirer les curieux ces dernières années à l’AMI Bastia. « Ça marche beaucoup par le bouche-à-oreille, je n’ai même pas besoin d’aller mettre des affiches chez les commerçants », expliquait sa femme Marie-Jo lors de notre dernier échange à la fin de l’hiver, elle qui s’est toujours occupé de l’administratif. Le club oscille entre 130 et 150 licenciés selon les années, avec un noyau dur « d’anciens » comme ils s’appellent eux-mêmes, et de nombreux enfants qui assurent renouvellement et dynamique. Affaibli ces derniers mois, Hidetoshi Nakahashi a continué de se tenir au courant quotidiennement de ce qui se passait au dojo, et l’esprit qu’il a insufflé dans son club demeure plus vif que jamais.

La graine plantée a germé
Continuer à faire vivre un club où les amitiés sont fortes et les sorties au restaurant fréquentes. Continuer, surtout, à diffuser la philosophie du maître, ce sera l’objectif des années à venir. « Le plus important ici, c’est l’humilité », rappelait Jean-Paul Corrieri. « La vie de mon mari, ça a toujours été de transmettre à toutes les personnes qui entrent dans son club, en se donnant à fond pour chacune d’entre elles. Il (tenait) à ne rien cacher », expliquait Marie-Jo. Sans pousser les pratiquants contre leur gré, apprécié pour son humour et sa joie de vivre, Hidetoshi Nakahashi a toujours su insuffler la confiance et conduire de nombreux hésitants jusqu’à la ceinture noire. Cette ouverture à tous et l’esprit famille du club seront sans aucun doute perpétués par une équipe de bénévoles soudée. Ils s’appellent Karine, Jean-Pierre, Manuel ou Joséphine. « L’insularité fait que les échanges avec l’extérieur sont plus compliqués. Pour emmener les enfants faire une compétition sur le continent ou accompagner quelqu’un passer un grade à Paris, ça demande tout de suite des dépenses et de l’organisation », relève le premier assistant. Mais dans un club fondé par un maître qui venait du bout du monde, quelques kilomètres supplémentaires n’ont jamais effrayé personne. Faire honneur à sa mémoire, tous vont y tenir, ici.

Gaëtan Delafolie et Olivier Remy / Sen No Sen
Photos : Denis Boulanger / FFK et DR

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