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Hauts grades 2023 – Pour soi, pour les autres

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En ce début d’année 2023, comme un témoignage de la bonne santé du karaté français, ils étaient nombreux à présenter l’examen des très prestigieux grades de septième et huitième dan. Ce que représentaient pour eux cet examen et ce niveau de grade ? Ils nous en parlent.

Il y a de la tension dans l’air, ce week-end de janvier à l’Institut du Judo. Hormis les quelques « kiai » sporadiques des candidats en action, la grande salle est silencieuse, partagée par une grande cloison entre l’espace des prestations, qui se déroulent chacune devant un jury de trois, composés par les plus grands experts de leur époque, et celui où les impétrants un peu anxieux attendent leur tour. Ils ont accumulé l’expérience, l’autorité et la maîtrise en plus de trente ans de pratique, ils n’en mènent tout de même pas large dans l’attente de pouvoir présenter leur travail devant leurs pairs et leurs pères, les maîtres techniciens du karaté français. Parmi ceux qui attendent encore leur passage, Michel Ricatti, professeur de karaté mais aussi de yoga, doyen assumé de la promotion 2023 avec ses quatre-vingt-un ans. Ce n’est pourtant pas la sérénité et le recul que cet ingénieur retraité à la vocation contrariée – il aurait aimé être instituteur – est venu chercher ici. « C’est un challenge que je me suis fixé. J’ai mal dormi, je ne suis pas du tout sûr de moi, mais j’ai travaillé pendant un an avec mon partenaire et on va donner le meilleur de nous. » Un challenge aussi devant l’adversité du moment pour un professeur que le covid et ses confinements ont bien failli écarter, éloignant une bonne partie de ses seniors, mais qui voit son club se ressourcer avec les jeunes inscrits. « La vie continue. Transmettre, j’aime ça, le karaté c’est ma vie. Le secret c’est de ne pas s’arrêter. »

Laisser venir le corps-esprit

« Ils m’ont demandé si j’en avais parfois un peu marre de donner des cours, si j’étais toujours passionné », explique Yves Jamet, qui vient tout juste de s’exprimer devant le jury. La question était excellente, bien sûr, car elle allait à l’essentiel, et le professeur parisien du Lutèce karaté-do en sort conforté. « J’ai la chance de vivre ma passion comme un métier et mon métier en passionné. Jamais je ne m’en lasserai. » Pour ce jeune septième dan au karaté encore plein de vigueur, la question de ce que doit être un bon représentant de ce grade se pose cependant. « Le corps n’est plus le même, il encaisse moins le travail, il faut l’accepter. Ce n’est plus du tout la même approche. La dépense énergétique est plus pointue, c’est moins physique, plus énergétique justement. On va vers quelque chose d’autre. » Une intuition validée par Jean-François Tisseyre, expert huitième dan et membre du jury : « Le sixième dan est l’accomplissement d’un premier parcours, celui d’un karaté encore physique. Le septième dan est une transition. L’esprit prend le pas sur le corps et il faut commencer à donner de l’importance au travail de l’interne. Il ne s’agit pas de mettre en avant un bric-à-brac spirituel, ce n’est pas le sujet, mais d’approfondir le travail respiratoire, de le connecter au postural, aux appuis. La capacité à accélérer doit être encore là, mais il faut faire venir la vitesse de sources différentes. J’appelle cela le corps-esprit. Tous ces candidats ont plusieurs décennies d’une expérience riche, beaucoup de vécu. Ils ont leurs références, les experts qu’ils ont suivis. Ce qui compte pour cet examen, c’est que le fond remonte à la surface. On attend d’eux qu’ils nous montrent un karaté qui aille au-delà des apparences, qu’ils nous montrent ce qu’ils sont. Dans ces conditions, l’examen devient enrichissant pour nous aussi ».

Une aventure collective

On ne vient jamais seul à un examen de ce niveau. Ceux que l’on emmène avec soi ? Jean Urbain, soixante-quatorze ans, qui se donne comme motivation pour passer son grade d’être « pleinement vivant », rend hommage aux compagnons du parcours qui n’ont pas pu se hisser jusque-là, pépins physiques obligent, et qui l’accompagnent dans ce grade qui les représente aussi. Une belle pensée. Jean-Luc Rubio, professeur à Perpignan, avait avec lui son professeur de nanbudo, le regretté Yoshinao Nanbu. « Il nous a appris un karaté solide et taillé pour le combat quand nous étions plus jeunes, mais aussi ouvert aux enjeux plus profonds du karaté interne, et assez technique pour nous permettre de bien vieillir dans la pratique. Il me tenait à cœur de présenter devant tous les experts du karaté français les qualités de notre petite école. Bien transpirer son karaté, bien le ressentir en étant en phase avec les fondamentaux techniques et physiologiques, c’est ce que je voulais montrer. Et j’avais aussi le plaisir d’avoir avec moi, comme partenaire, mon propre élève, que j’ai connu quand il avait neuf ans. » Ce sont souvent, en effet, les élèves que l’on embarque avec soi… ou qui nous poussent, comme en souriait l’Alsacien Michel Groshenny. « J’ai essayé d’être un peu la locomotive et cela demande des remises en question. J’avais des élèves qui étaient d’accord pour présenter leur cinquième dan, mais seulement si je m’engageais sur mon septième ! » Plus sérieusement, il évoquait la responsabilité d’avoir été, pendant vingt-cinq ans, le chef de file de l’école des cadres et la satisfaction d’avoir vu en sortir de jeunes experts capables de prendre le relais. « Ma joie aujourd’hui, c’est moins le haut grade atteint que le plaisir d’avoir formé d’excellents karatékas. Nous ne sommes pas tout seul dans notre pratique. C’est une histoire de groupe, de collectif. Et nous sommes ensemble pour faire passer le patrimoine du karaté sans que rien ne se perde. L’essentiel, c’est la transmission. L’essentiel ce sont les autres. » Nouveau septième dan, le chef technique du Kodokan Est envisageait de développer de plus en plus un projet de collège de ceintures noires et professeurs, réunis par un entraînement et des échanges. Une façon d’aller plus avant dans l’esprit.

Du sept au huit

C’est le vendredi que les candidats au huitième dan s’étaient réunis pour leurs présentations, conclues par un dîner aussi officiel que joyeux organisé par la fédération. Quelle différence entre le 7e dan et le 8e ? « On a pris dix ans de plus ! » plaisante le toujours jeune Patrick Jeandillou, bientôt soixante-quatre ans, professeur au Karaté Club d’Aubervilliers et directeur technique régional Île-de-France. « Essentiellement, on présente quelque chose de toujours plus personnel, on exprime ce que l’on est, et on sort de l’ordinaire. J’ai fait par exemple un bunkai au couteau issu de mes recherches personnelles qui a touché le jury. » Le souci de continuer, de préserver la qualité du travail, d’être toujours dans la recherche d’efficacité, est pleinement présent, avec, toujours plus forte la volonté de préserver les élèves des erreurs. « Nous aimons leurs médailles, mais on ne veut pas qu’ils les payent dans vingt ans. J’ai un élève de quatre-vingt-deux ans et je suis heureux de pouvoir lui offrir une pratique qui contribue à sa santé. » Et la suite ? « Continuer à montrer le meilleur de moi-même, progresser, continuer à vibrer avec les élèves. Il n’y a pas de fin à ce programme. Comme les musiciens, on profite jusqu’à la fin. »

« Débutants nous avons commencé, débutants nous finirons »

À soixante-sept ans, l’ancien policier moniteur de tir Robert Ciaceri perçoit dans ce passage du septième au huitième dan une forme de clarification. « Il y a peut-être une hauteur de vue supérieure sur les choses. Cela devient plus net. Je m’aperçois que ce que je comprenais il y a quinze ans… je ne le comprenais pas si bien que cela. Je faisais encore des erreurs. J’ai l’impression que je peux aider encore mieux mes élèves. Ce qui domine, c’est la satisfaction d’en être arrivé-là, et avec toujours de tels exemples sous les yeux, toujours pratiquants, toujours formidables. Passer ce grade, c’est surtout le plaisir de venir ici se présenter devant le jury, des haut gradés que je connais depuis trente ans, qui ont tous contribué à cette élévation progressive et que je veux honorer en continuant de marcher sur leurs traces. Ils m’ont connu jeune, ils sont bienveillants et toujours en soutien, constamment attentifs à nous tous qui sommes tous leurs élèves. Je suis infiniment reconnaissant. » Dans sa remise officielle des grades, le neuvième dan Serge Chouraqui évoquait l’exemplarité nécessaire comme point commun à tous. Quant au Président Francis Didier, il avait le mot de la fin, dans un discours plein d’humour et de sens : « Débutants nous avons commencé, débutants nous finirons ».

Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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