Hiroshi Aosaka « Préserver l’esprit »
Il vient de fêter un bel âge, quatre-vingts ans, entouré de ses élèves et de nombreux experts internationaux du shorinji kempo, la discipline qu’il a su transmettre aux Occidentaux, venus lui rendre hommage. Un anniversaire qui est l’occasion pour Hiroshi Aosaka de revenir sur un parcours d’exception.
Vous venez de fêter un grand événement. Comment cela s’est-il passé ?
Je suis né le 19 avril 1946. Je viens donc d’atteindre mes quatre-vingt ans. J’ai eu le bonheur de pouvoir le fêter entouré de nombreux élèves, amis et experts étrangers venus pour l’occasion. Nous étions plus de deux cent cinquante. C’est une satisfaction pour moi de mesurer à cette occasion le chemin parcouru depuis l’été 1972, quand je suis arrivé en France. À l’époque, personne ne connaissait le shorinji kempo ici et il y avait juste un club aux États-Unis. J’ai démarré avec un club, désormais il y a cinquante mille pratiquants en Europe.
Quels souvenirs vous reviennent quand vous vous retournez sur ce passé ?
Il y en aurait beaucoup… la présence de mon senpai à l’Université du Japon, Hiroo Mochizuki, qui était déjà en France et qui avait la même détermination à diffuser l’esprit traditionnel des arts martiaux japonais que moi, je pense à mes premiers élèves et ces experts français qui s’intéressaient à cette nouvelle discipline et voulaient en savoir plus, les judokas, comme Maurice Gruel, qui voulaient voir si cela pouvait être utile pour le judo et qui en avait conclu que c’était un jujutsu parce que tout ce que je lui montrais était interdit en judo, Jean-Pierre Tripet, qui était déjà un champion reconnu et qui deviendra mon élève, les pionniers du karaté… Mais c’est surtout à ma famille restée au Japon que je pense. Je me souviens que mon père me disait quand j’étais encore jeune : « Comme tu es grand, il faut que tu protèges les plus faibles ». C’était la mentalité d’un descendant de samouraï, dont j’étais l’héritier. Après toutes ces années, je crois avoir su préserver l’esprit familial, l’esprit du Japon pendant toutes ses années.

C’est-à-dire ?
Le Japon est une grande puissance développée à l’occidentale, capable de produire des hautes industries et des pianistes virtuoses, mais l’apport particulier du Japon au monde, ce qui vient vraiment de lui, c’est le bushido et son système de valeur. Jin, Gi, Chu, Ko, Rei, Chi, Shin, la bienveillance, la droiture, la fidélité, le respect des anciens, l’étiquette, le discernement, la sincérité… Au fil du temps, j’ai substitué aux deux dernières deux valeurs qui me paraissent essentielles dans notre modèle de pensée et de comportement : Homare, l’honneur et Haji, la honte, qui est si spécifiquement japonaise, et qui nous pousse à ne pas nous satisfaire de nos insuffisances, à ne pas vouloir exposer nos limites aux yeux des autres.
Avez-vous eu le sentiment de réussir à faire partager cette culture ?
À vrai dire, je n’ai pas vraiment tenté de le faire. Quand je suis arrivé, je me suis attaché à partager mes connaissances techniques et c’est ce que réclamaient mes nouveaux élèves. Je devais être un peu en retrait sur toute l’ambition du budo pour ne pas être mal compris, mais je me suis efforcé de mettre un cadre strict à la pratique et quelque chose est passé par là. Finalement, je n’ai jamais tellement dit les choses, elles sont venues avec la pratique et, aujourd’hui, ce sont mes premiers élèves qui en parlent et le transmettent mieux que je ne l’aurais fait. Je n’aime pas les comparaisons mais c’est peut-être la spécificité du shorinji kempo de conserver présente la dimension du budo dans la transmission. Les techniques c’est très important, mais la philosophie pour faire les choses, l’est encore plus. C’est aussi pour cela, par souci d’hospitalité et de partage, encore une valeur qui nous tient à cœur, que le shorinji kempo a ouvert, très tôt, les portes des dojos japonais à ceux qui voulaient apprendre.

Après toutes ces années, pensez-vous que la France est capable de percevoir et de profiter des valeurs japonaises ?
Mes élèves en sont tout à fait capables. Le Japon a toujours aimé la France dans beaucoup d’aspects, comme la cuisine ou l’art pictural. Par exemple, les Impressionnistes français sont très appréciés au Japon. C’est sans doute parce que nous sentons quelque chose dans l’esprit français qui nous est proche. En France, il y a bien sûr l’esprit des Lumières et des grands principes, la liberté, l’égalité, la fraternité, mais aussi autre chose qui nous lie. Il y a de la désinvolture chez les Français, parfois négative, mais souvent positive, avec ce goût pour le plaisir du quotidien, les vacances, tout ce dont le Japon a parfois du mal à percevoir la valeur. À force d’avoir appris à bien connaître la France, je me dis parfois que la culture idéale se situe un peu entre les deux ! Le Japon peut apprendre de la France, mais la France peut aussi prendre exemple sur le Japon.
Que vous reste-t-il à accomplir ?
Pour ma pratique personnelle, c’est la santé qui compte désormais. Je serai encore, dans les années à venir, capable d’accompagner la dynamique du shorinji kempo français et européen et puis je m’écarterai pour la laisser avancer à son rythme avec mes élèves les plus confirmés. Pouvoir envisager cet avenir si sereinement est une grande satisfaction.