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Yoshinao Nanbu, disparition d’un maître

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Yoshinao Nanbu est décédé hier des suites d’une longue maladie. Expert estimé, combattant redouté, enseignant impeccable, il n’avait pourtant jamais cherché à figer son art pour mieux exploiter sa notoriété. Chercheur et créateur avant tout, comme d’autres en musique ou en peinture, il n’avait d’autre but que de s’approcher au plus près d’une vérité capable de transformer l’homme. Trajectoire d’un homme singulier devenu neuvième dan à travers une interview qu’il nous avait accordée il y a plusieurs années.

Enfin libre !
Ma jeunesse, c’est à Kobe, juste après la guerre, que je l’ai passée. C’était à l’époque des maisons détruites et brûlées, des Américains qui circulaient en Jeep dans la ville. Mon père était professeur de judo, mon oncle professeur de kendo, mon petit frère, de quatre ans mon cadet, a été capitaine de l’équipe du collège en judo. Il a même fait une démonstration à Lyon quand il avait 18 ans. On avait aussi un ancêtre célèbre, Kochizan Tanigoro, qui avait été Yokozuna (champion suprême) en sumo à la fin du XVIIIe siècle. Il avait sa tombe dans le cimetière à côté de celle de la famille. Quant à moi, depuis mon plus jeune âge, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je disais : « maître en arts martiaux ». Mon père enseignait aux GI, il m’emmenait avec lui et je me souviens de ces gars puissants… J’ai fait du judo pas trop mal mais, vers 13 ans, j’ai découvert le karaté avec mon copain Nakamura. C’était du « Taniha » shito-ryu, l’école de Maître Tani. En entrant dans le dojo, j’ai perçu cette noblesse et j’ai adoré. En pratiquant, j’ai rapidement senti que j’étais bon. Je ne sentais plus les mains des autres pesant sur le revers de mon kimono. J’étais enfin libre ! J’ai beaucoup travaillé. Je faisais au moins mille mae-geri par jour, j’avais développé énormément ma musculature et je combattais beaucoup, répondant au défi qu’on me lançait au point que Maître Tani m’a demandé de me calmer un peu. Le matin, à huit heures, j’étais au dojo de Maître Tanaka à balayer et à nettoyer avant la séance d’aïkido, car je voulais tout connaître. Je faisais aussi du kendo. À l’université, je suis devenu capitaine de l’équipe. En troisième année d’université, j’ai gagné le Zen Nihon, ce qui était inattendu dans le milieu car notre université n’était pas autant renommée que d’autres.

Le karaté à la montagne
Henri Plée était venu de France jusqu’au Japon et dans mon université pour chercher un expert et un combattant pour son club parisien. Il m’a remarqué et m’a proposé un contrat de trois ans. Beaucoup m’ont dit que j’étais fou, que ce n’était pas raisonnable mais moi, j’avais 20 ans et j’avais 200 dollars en poche, je ne voyais pas beaucoup plus loin que ça. Et puis c’était une façon de m’entraîner beaucoup et d’enseigner rapidement, ce qui n’était pas possible au Japon. Je n’ai jamais regretté. J’habitais au club dans une petite chambre. Quand je tendais les bras sur les côtés, je touchais les murs ! J’ouvrais le dojo le matin et j’enseignais toute la journée aussi bien le karaté que le judo, l’aïkido, le kendo à des élèves qui sont pour certains devenus des experts. Je me rappelle qu’on faisait le kendo avec des casquettes parce que, bien sûr, l’équipement était inaccessible. En plus, j’ai essayé de gagner un peu mieux ma vie et je faisais le tour des grands magasins pour placer du papier peint que j’avais ramené de Kobe, je livrais des sushis dans la communauté japonaise assez importante de l’époque avec une voiture que j’avais achetée. Je ne me suis jamais plaint de rien, ni de la somme de travail ni de la nourriture étrangère. J’étais content de tout.

Photo : Denis Boulanger / FFK

La France, la chaleur, la grandeur
La France, c’était comme j’avais imaginé. J’aimais édith Piaf, la chanson française. J’ai vu la tour Eiffel, Saint-Germain-des-Prés… Mais, surtout, il y avait une chaleur, une fraternité très belle dans son karaté. J’enseignais et je combattais dans toute la France, je gagnais les combats et les compétitions, les gens étaient très amicaux. Quand j’étais un peu malade, je combattais quand même et on se faisait du souci pour moi. Je me rappelle de Patrick Barroux, qui allait devenir le premier champion d’Europe, me tendant des tranches de citron alors que nous étions adversaires. Les gens ne se posaient pas de question. Nous nous entraînions dur et ils suivaient. Ils étaient engagés. J’aime la France et je crois qu’il y a des points communs entre la France et le Japon. Chaque méthode de karaté, c’est le résultat de siècles d’approfondissement. La France est un grand pays de culture, un pays de combattants. Les Français comprennent de quoi il est question. C’est pourquoi les arts martiaux y sont si appréciés.

Unifier les principes, rassembler les peuples
Après trois ans chez Plée, j’avais rempli mon contrat et j’ai voulu passer à autre chose. J’ai voyagé pendant un an pour mûrir mon expérience. Ensuite, avec l’aide financière d’un élève, moi petit Japonais, j’ai ouvert une école dans le 17e arrondissement de Paris dans une ancienne salle de boxe où s’était entraîné Marcel Cerdan, mort quelque temps plutôt ! J’y ai enseigné le shukokaï karaté en faisant venir beaucoup d’experts des différents groupes. En même temps, je concevais et j’enseignais l’école sankukaï. Un ancien camarade m’a dit un jour que si j’étais resté dans le style de Maître Tani j’en serais devenu un grand leader. Peut-être, mais je ne pense pas ainsi. Si j’étais resté au Japon, je serais sans doute toujours de l’école shito, mais j’avais fait trois ans d’une expérience très forte d’enseignement, avec des gens du monde entier, l’équipe de France, j’avais enseigné différentes disciplines, cela m’avait ouvert les yeux. Il était nécessaire que je fasse la synthèse de ces expériences, de mes principes pédagogiques, de mes connaissances. J’avais le sentiment que le style de karaté que j’enseignais manquait du principe de l’esquive. Je trouvais qu’il valait mieux éviter d’être touché quand on n’a pas un physique puissant. J’avais une vision claire de ce que je souhaitais transmettre. Quelque chose d’unifié. Mais est-ce que la question s’est réellement posée pour moi de faire ou de ne pas faire ? Non, il fallait inventer autre chose, il fallait que je le fasse. Maître Tani a été un peu fâché sans doute, mais il a quand même été très flatteur pour moi dans une interview et je suis heureux d’avoir pu lui parler avec tranquillité peu de temps avant sa mort. »

Silencieux pendant trois ans
Le succès de la méthode sankukaï a été rapide. Les élèves étaient bons. Nous nous sommes développés très rapidement. Il fallait faire un championnat du monde ! J’ai cherché dans le sud et j’ai fini par atterrir à Monaco. Et puis le sankukaï a explosé à cause de la convoitise des uns et des autres. On a cherché à m’écarter, cela s’est fini au tribunal. J’ai été extrêmement déçu. Les arts martiaux auraient dû nous mettre à l’abri de ces dérives humaines, mais cela n’avait pas marché. J’avais tout donné et cet éclatement m’a permis de comprendre que je faisais fausse route. Les arts martiaux, c’est le respect absolu du partenaire et là, il n’y avait plus que du rapport de force. J’ai tout lâché et je suis resté dans le sud. Pendant un an, je me suis entraîné tous les matins au lever du soleil par tous les temps. J’ai cessé d’enseigner, je suis resté silencieux pendant trois ans. Et puis quelque chose est né de cette période…

Photo : Denis Boulanger / FFK

Force, courage, conviction
Quand j’ai commencé à montrer ce que je voulais désormais faire et transmettre, que j’ai fini par appeler Nanbudo, comme Maître Vergès lui-même me l’avait conseillé à l’époque où il était mon avocat, on m’a dit : « c’est trop compliqué personne ne suivra ». Ce n’était pas la question. Encore une fois, il fallait avancer, évoluer et faire évoluer mon karaté. Je voulais éviter la compétition classique et aller vers des échanges plus codifiés d’attaque-défense. Il y avait des changements techniques, dont certains m’avaient été inspirés par le full contact de Bill Wallace, des aspects de santé aussi… Je suis remonté à Paris et j’ai commencé à travailler selon cette nouvelle méthode. J’avais notamment eu l’idée de la répétition de mots et de phrases pour raffermir la mentalité juste, comme un mantra. Ainsi nous répétons en japonais et dans la langue des élèves – dans certains grands stages, il y a toutes les nationalités et c’est impressionnant – les mots force-courage-conviction. Les qualités que nous cherchons à cultiver en nous, les qualités qui doivent nous permettre d’avancer dans le travail des arts martiaux, et dans la vie. Ce n’est pas de l’auto-persuasion, c’est de la confirmation de ce que l’on a en soi. Par ce travail, on amène ces qualités plus ou moins dans notre conscience quotidienne. On se transforme. Ce sont des procédés qu’on utilise dans beaucoup d’écoles spirituelles, dans beaucoup d’églises, mais si je reprends le concept, je ne pense pas qu’il soit bon de mettre de la religion dans la pratique martiale. Pour qu’elle soit universelle, il faut que chacun puisse s’y sentir à l’aise avec son dieu, ses conceptions personnelles.

Le karaté, une carte de la vie
Ce que je propose aux gens, c’est surtout de la difficulté ! Mon école n’est pas facile d’accès, avec de nombreux aspects différents, beaucoup de techniques, et je crois que c’est une bonne chose. Quelqu’un m’a dit un jour que, pour la vie, il faudrait avoir une carte. Être comme un voyageur, avoir un but précis, un itinéraire choisi. Le karaté représente cela, il est la carte de la vie. Quand on pratique, on apprend quel est son objectif et les étapes intermédiaires à franchir. On développe les qualités d’un voyageur, on se connaît mieux. Comme avec une carte, on peut appliquer cette expérience des arts martiaux à l’existence tout entière. Se donner un but, choisir son chemin, les étapes à atteindre.

Pour ne pas tirer le sabre
J’imagine parfois la scène où la décision de lancer la bombe atomique sur Hiroshima a été prise. Je vois des gens qui parlent en expert, répondant aux questions qu’on leur pose avec compétences, je vois un projet qui avance tout seul, d’une intervention après l’autre, sans que personne ne pose la question dans son ensemble. Les décisions catastrophiques de ce genre ne peuvent se prendre que sans « giri », le respect de ce qui est juste de faire, selon « chugi », la loyauté et « seigi », la justice et l’honnêteté. Quand on apprend à tirer le sabre, il faut apprendre aussi les raisons de ne pas le tirer. Il n’y a pas de bonne méthode en arts martiaux qui ne se pose pas la question d’aider les pratiquants à tenir compte de ce qui leur font face. 

L’art de se saluer
J’ai appris quelque chose d’essentiel en entrant dans mon premier dojo en regardant saluer : la dignité qui accompagne le combat, le respect nécessaire. Le salut, le combat, c’est le danger. Avec ce geste généreux, ce don de soi à l’autre, on change tout. J’insiste beaucoup auprès des enfants sur cet apprentissage. Car si les arts martiaux, c’est la santé, avec le salut, c’est la santé mentale que l’on cultive. Et je le dis aux professeurs : le salut, c’est la première chose que l’on voit dans leur dojo.

La beauté du moteur
Tôt ou tard, les choses bifurquent. Elles changent. Les batailles changent, les méthodes changent. Le karaté peut changer aussi. Plus nous avançons et plus nous comprenons que le karaté est une méthode qui permet de changer la vie en rassemblant et en organisant des choses positives. Il y a la recherche de l’efficacité, mais aussi de l’harmonie du corps, de la bonne attitude mentale. Les méthodes que nous connaissons étaient nouvelles à leur époque par rapport à une tradition. Celles qui sont restées n’ont pas trahi cette tradition, elles ont ajouté à la perfection de l’ensemble. Toucher à ça aujourd’hui, c’est une responsabilité parce que ce que l’on fait doit être parfait. Mais ne pas toucher cela ne va pas non plus. Il faut travailler à la nouveauté comme on fait évoluer les voitures. On ne vend pas les voitures d’il y a trente ans et on ne change pas simplement la carrosserie, on travaille sur l’ensemble, sur le cœur, le moteur. Et quand un nouveau modèle est réussi, la beauté ne vient pas que de l’extérieur, il vient aussi du moteur.

Jusqu’au bout
En vieillissant, j’ai perdu les muscles de ma jeunesse, mais je suis plus fort qu’avant. À mon âge, le physique devient secondaire, le mental est prédominant. Je ne souhaite rien d’autre que de vivre ici en France où j’ai vécu la plus longue part de ma vie, avec ma femme et ma fille – en tâchant de faire pardonner mes absences fréquentes, à travailler avec mes élèves. Le jour où je n’enseigne plus, alors mon art devient faible, mon travail sans vitalité, creux. J’aime travailler avec mes élèves. Aussi longtemps qu’on travaille, on trouve des choses nouvelles, on réfléchit, on organise et on peut donner aux autres le résultat d’un travail bien fait. C’est ma mentalité et cela me paraît naturel. Enseigner, c’est apprendre soi-même et apprendre, c’est créer. Je ferai cela jusqu’au bout.

 

Yoshinao Nanbu, en bref
Enfant de Kobe, Yoshinao Nanbu était né en 1943. Il fut le premier karatéka japonais à venir en France où il enseigna et combattit pendant trois ans. Compétiteur redoutable, il gagna pendant cette période une réputation formidable. Il choisit pourtant d’approfondir une voie plus personnelle, celle de la recherche, de la création, de la transmission. Il s’écarte du style shukokaï shito-ryu dont il est le représentant le plus prestigieux, fonde l’école sankukaï, sur la base de ce qu’il a mûri pendant des années d’enseignement et de travail. La réussite mondiale de ce nouveau style ne l’empêcha pas, par la suite, de continuer son chemin en s’éloignant de plus en plus de l’esprit de la compétition. Il avait fondé le Nanbudo en 1978. Expert fédéral, il était neuvième dan.

 

Propos recueillis par Emmanuel Charlot

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