Vétérans, la valeur et le nombre des années

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Le plaisir comme moteur, la sagesse pour pleinement l’apprécier et freiner au bon moment. Leurs âges et leurs parcours sont différents, mais les vétérans prouvent que les années qui passent n’empêchent pas la pratique du karaté, du loisir à la compétition.

La jambe monte moins haut, le tsuki est moins puissant, mais on peut faire de vieux os sur les tatamis. Les vétérans sont tantôt de jeunes retraités des seniors (la catégorie vétérans 1 commence à 35 ans), parfois de vieux baroudeurs des dojos aux tempes grisonnantes voire franchement blanches. Leurs itinéraires, leurs histoires de vie et de combattant(e)s, sont différents. Celle de Sylvie Hoeppe, 56 ans, est même un joli conte : elle a repris le chemin de l’entraînement en janvier dernier… après dix-huit années d’arrêt. Toute une vie pour un bachelier. Combattante de bon niveau en seniors, elle s’est relancée à l’Olympic Karaté Club de Beauvais (Oise). « Je pensais que j’étais trop vieille pour ça », rigole-t-elle. Mais ici, personne n’est trop vieux. Et au contact des tatamis elle a retrouvé souffle, énergie, envie, du lien social aussi. « J’ai perdu 10 kg, précise-t-elle avec fierté. Si j’avais su que ça me ferait autant de bien, dans le corps et dans l’esprit, j’aurais repris plus tôt.»

Il y a des retours, il y a des découvertes sur le tard. C’est le cas de Louis « papy » Salomon, comme on le surnomme affectueusement dans son club de La Baule Karaté Jutsu (Pays de la Loire). « J’avais 58 ans quand je suis allé frapper à la porte du dojo pour la première fois. J’ai demandé si c’était possible de pratiquer le karaté à mon âge. On m’a rassuré, accompagné et, finalement, ça m’a tellement plu que je suis toujours là neuf ans plus tard », se félicite ce désormais ceinture noire 1er dan. « Au karaté, on progresse toujours quel que soit l’âge », rappelle Paul Major Mbella, professeur au Karaté Club de Guignes (Seine-et-Marne). Dans le milieu des anciens, ce 5e dan fait presque office de jeunot du haut de ses 39 ans. « On perd certaines qualités, notamment la souplesse, mais on continue d’apprendre. Au sein de notre club, on fait d’ailleurs travailler les différentes générations entre elles pour que les pratiquants s’enrichissent les uns les autres », poursuit-il.

Denis Boulanger/FFK

Médaille du plaisir

Ce que les vétérans perdent en souplesse, ils le gagnent aussi en sérénité. « C’est sûr que c’est plus détendu dans nos catégories d’âges, on se prend moins la tête », souligne Franck Aubry, 51 ans, entraîneur et président de l’Olympic de Beauvais. S’ils peuvent ressentir la pression, lors d’un passage de grade par exemple, la plupart ont appris à l’apprivoiser. Plus que la performance, c’est le plaisir qui est ici le maître mot. Celui de pratiquer et celui de partager, de se retrouver, ce sentiment de pouvoir encore progresser aussi. « On organise des stages vétérans au niveau de la Ligue, reprend Franck Aubry. Cela nous permet de travailler entre nous, à notre rythme, et aussi de passer du bon temps entre anciens du circuit », sourit-il, évoquant aussi avec gourmandise les déplacements pour les compétitions et les dîners qui suivent. Détendus mais pas moins appliqué ni exigeant. « Parfois, nos vétérans sont plus assidus et motivés que nos jeunes à l’entraînement, s’amuse le professeur. Ce sont des exemples. »

Denis Boulanger/FFK

Certains continuent aussi de se tester lors de tournois. « Pas pour les médailles hein !, prévient Louis Salomon. À mon âge, le résultat est secondaire. Ce qui compte, c’est le plaisir, faire des rencontres et partager de bons moments avec d’autres karatékas. Bon je suis tout de même vice champion de France (en vétérans 4, -75kg)… mais on n’était que deux à participer », s’esclaffe-t-il. Même capacité à relativiser chez Jose Manuel Magalhaes, 56 ans. « Si je perds, ce n’est pas grave, même si je fais tout de même tout pour gagner, c’est le principe de l’engagement », sourit ce 5e dan. Formé au Portugal dans un club très traditionnel, il a découvert la compétition sur le tard « pour partager cette expérience avec mon fils », qui lui aussi porte le karategi. Il n’est jamais trop tard pour se lancer dans de nouveaux défis, élargir son horizon. C’est ainsi que le sociétaire de Châteaudun (Eure-et-Loir) a découvert les championnats de France vétérans en juin dernier « Ce sont les jeunes du club qui m’ont poussé à y aller, explique-t-il. Ça m’a permis de voir d’autres styles, notamment en kata. Et puis mon fils m’a coaché depuis les tribunes, ma fille – ceinture noire elle aussi – était là, ma femme filmait : tout le monde était fier de moi », savoure-t-il comme un enfant qui fait ses premiers pas sous les yeux de ses parents fondus d’admiration.

Denis Boulanger/FFK

Moins de vitesse, plus de justesse

« Pour moi, le karaté n’a de sens que si on fait de la compétition, juge Sylvie Hoeppe. Peu importe le niveau, mais c’est la concrétisation, dans des conditions réelles, de ce que l’on apprend à l’entraînement. On sort de ses habitudes, on se confronte à des éléments qu’on ne maîtrise pas et on se dépasse physiquement. » Des compétitions où la notion de plaisir est capitale, mais où l’adrénaline de l’enjeu réapparaît parfois lorsque la plante du pied se pose sur le tatami. « Ça nous permet aussi de montrer aux jeunes de nos clubs que ce qu’on leur enseigne, on le met nous aussi en pratique à notre niveau », complète Franck Aubry, son entraîneur. Ce cinquième dan n’a d’ailleurs manqué aucune édition des “France” vétérans dont il est toujours reparti avec une médaille.

Et n’allez pas croire qu’on se fait des cadeaux entre anciens. « Le karaté a beaucoup évolué depuis une vingtaine d’années, estime Franck Aubry. À notre époque, les contacts étaient beaucoup plus rudes qu’aujourd’hui. Donc chez les vétérans, ça cogne parfois un peu plus que chez les jeunes », glisse-t-il. « Les vétérans, ça va peut-être moins vite mais il y a plus de maîtrise, abonde Paul Major Mbella. Les gestes ne sont pas brouillons, il y a de l’engagement dans la façon de faire et une plus grande recherche de la perfection, du coup juste et précis. Et puis, continuer à faire de la compétition, ça permet de se prouver à soi-même qu’on est encore capable de faire quelque chose », conclut-il malicieusement. La pratique dans ce qu’elle a de meilleur.

Gaëtan Delafolie / Sen No Sen
Photos : Denis Boulanger / FFK

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