Michel Muller : « Le karaté traditionnel va au bout des choses »

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Né au karaté de sa rencontre avec Hiroo Mochizuki, Michel Muller a été toute sa vie fidèle au wado-ryu, qu’il a contribué à unifier en France, et, au-delà, à la tradition du karaté do. Directeur technique du département du Rhône pendant quatre ans, juge national pendant quinze ans et aujourd’hui coordinateur national du wado-ryu, le sensei septième dan du Wado Club de Lyon suit toujours le chemin de la voie, une sente rectiligne, toujours plus étroite.

Pourquoi le wado-ryu ?
J’ai commencé par le judo parce que ma mère ne voulait pas que je pratique le karaté, qui lui paraissait un sport de voyous. Moi, j’étais passionné par Bruce Lee et tout ce qui faisait du karaté la discipline fascinante de l’époque. J’avais une tête de premier de la classe et il me manquait quelque chose… que je devinais pouvoir trouver là. C’est finalement Hiroo Mochizuki qui m’a permis de convaincre ma mère. Mochizuki sensei était « wado » à l’époque, et je lui ai présenté comme une forme de jujitsu, d’aïkido. C’était un homme d’une grande simplicité, avec beaucoup de gentillesse. En revanche, les entraînements étaient très durs, mais j’ai tout de suite adoré ça. En ce temps-là, nous n’avions pas conscience de faire un style particulier par rapport aux autres.

Qu’est-ce qui vous a tant plu ?
C’est en compétition, après six mois de karaté, que j’ai commencé à mesurer un peu les différences d’approche. Mochizuki enseignait à Courbevoie. Par la suite, je suis parti vers la baie de Somme, mais je remontais le week-end pour continuer à le suivre. Quand il a commencé son travail autour du yoseikan budo, j’étais ouvert à l’idée, je trouvais cela complémentaire. Mais la nécessité de passer les grades est devenue une contrainte, il a fallu choisir. Ishikawa sensei a repris le flambeau et c’était encore plus dur ! Il fallait qu’il s’impose, notamment à des pratiquants comme moi qui portaient une ceinture marron et qu’il n’avait pas formés, et il nous mettait des dérouillées mémorables. Lors de ma première séance avec lui, après mon retour de l’armée, il m’a pratiquement détruit. Mais cela ne fait aucun doute que si Mochizuki m’a transmis la passion, comme Ishikawa a endurci mon caractère.

Avez-vous fait de la compétition à l’époque ?
Sans grand succès. J’étais très léger et il n’y avait ni catégorie de poids ni beaucoup de contrôle, pas de tapis au sol et encore moins de protections. C’était très difficile dans ces conditions. Maintenant, il faut faire très attention à tout. À l’époque, ça n’était pas ça l’idée ! J’ai plein de souvenirs de ces moments… Je me souviens d’une compétition où j’avais dû traverser Paris à vélo en plein hiver à cause d’une grève et où j’étais arrivé totalement frigorifié, incapable de bouger. Je me rappelle aussi d’un combat qui s’est terminé sur la table des arbitres. Le karaté était à la mode et, sur une coupe de France, on était plus de deux cents. On se partageait les tapis et il fallait rester bien concentré car on ne savait pas toujours qui était notre arbitre. Une fois, j’ai entendu un « yame » qui ne m’était pas destiné… et j’ai pris un gros K.O.

« Le travail traditionnel du karaté permet à celui qui le souhaite d’aller au fond des choses. »

À quel moment avez-vous pris pleinement conscience de la nature du style wado-ryu ?
Comme je le disais, je suis issu d’une époque où la continuité entre notre travail technique et ce que nous faisions en combat en compétition était écrite en pointillés. Mais j’ai toujours eu la vocation pour l’ambition traditionnelle, d’une façon large. Le travail sur la fluidité des mouvements, la décontraction du corps que nous travaillons avant d’aborder les atémis, cela m’a toujours convenu. Et maintenant que j’ai passé la barre des soixante-dix ans, je vois bien l’intérêt d’accompagner, de ne pas opposer la force à la force. J’ai rencontré toutes les grandes personnalités du wado-ryu, les maîtres Suzuki et Shiomitsu, et bien sûr la famille Otsuka. J’ai croisé le fondateur, et j’ai eu la chance de beaucoup travailler avec son petit-fils Kazutaka à l’époque où il était en France. Un homme remarquable, avec l’âme de son grand-père. Depuis, il est retourné au Japon, il est le leader du style et quasiment inaccessible, mais nous avons eu des échanges formidables. Cela dit, j’aime discuter et partager avec tous ceux qui le veulent bien, même si leur approche des concepts est légèrement différente.

Vous êtes expert national de karaté do et vous évoquez la tradition. Comment définir cet aspect du karaté ?
Curieusement, la modernité, les modernités successives, ont tendance à toujours faire perdre ses lettres de noblesse à la forme traditionnelle, que l’on juge toujours moins adaptée que la proposition du moment. Quand je cherche à faire passer le message aujourd’hui, c’est l’idée d’un parcours que je veux faire sentir. À travers le geste d’esquive et de contre-attaque de la jeune femme d’aujourd’hui, je vois celle d’il y a deux cents ans faisant le même geste, pour les mêmes raisons. Les gestes traditionnels sont efficaces car ils sont épurés par des décennies d’expérience. En revanche, il faut se donner les moyens, par le travail et le temps passés, de l’atteindre. La force de la tradition est de proposer aussi un patrimoine d’une très grande richesse. Derrière l’énergie de la jeunesse, comment continuer à travailler ? Il y a cinquante ans, je ne m’intéressais pas à la respiration, au travail de l’énergie, je ne m’intéressais pas aux formes chinoises anciennes. Il faut faire cet effort-là dans ce type de travail. Ce kata, pourquoi ? Quelle est l’idée ? Où est la richesse ?
Mais rien n’est figé. Il ne s’agit pas d’exhumer, mais de redécouvrir à travers soi. Il y a beaucoup de liberté car il y a beaucoup à trouver. Le travail traditionnel du karaté permet à celui qui le souhaite d’aller au fond des choses… même si c’est un peu le tonneau des Danaïdes et que le travail n’est jamais fini ! Ce n’est pas donné. La Voie, quand on vieillit et que l’on perd les qualités physiques de la jeunesse, devient de plus en plus étroite, autour de l’essentiel, mais l’âge donne de plus en plus de consistance. Enfin, la tradition propose de se concentrer sur l’attitude intérieure. C’est le Budo. Il y est question de modestie comme de vigilance, de noblesse d’âme comme de sérénité d’esprit. Pour cela, il faut prendre son temps. Commencer par les lettres de l’alphabet ou les notes de musique avant de devenir poète ou de faire des symphonies.

Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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