28 juillet 2026

Laurence Fischer, championne engagée

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Double championne du monde et cinq fois championne d’Europe individuelle de karaté qui fit d’elle une figure majeure de l’éclatante équipe de France des années 1990-2000, Laurence Fischer a longtemps incarné l’exigence du très haut niveau. Mais au-delà des tatamis, son parcours a pris une autre dimension. Engagée sur le terrain international, notamment dans le rôle prestigieux d’Ambassadrice du sport auprès du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères de 2019 à 2023, elle a progressivement déplacé son regard, de la performance vers l’impact humain. De cette prise de conscience est née Fight for Dignity. Une démarche globale, structurée et profondément engagée, officiellement soutenue par la FFKaraté à travers la signature d’un partenariat.

République Démocratique du Congo, le point de bascule

« Si je m’étais rendue en Afghanistan en 2005 dans le cadre de mon parcours à l’ESSEC, avec le soutien de la FFKDA, ma rencontre avec le gynécologue Denis Mukwege en 2013 a marqué un moment important de ma vie. Je suis allée dans son pays rencontrer les survivantes qu’il opérait après des viols utilisés comme armes de guerre. J’ai vu dans quel environnement elles étaient accompagnées, avec un suivi médical, psychologique, juridique et socioprofessionnel Et je me suis posé une question très simple : est-ce que ce serait pertinent de leur rendre le karaté accessible, dans cette démarche de reconstruction ? Très vite, je me suis dit que si ça devait avoir du sens, il fallait que cela dure dans le temps. Parce que pérenniser, c’est former. Je ne pouvais pas vivre sur place, mais m’engager à y retourner chaque année, former un enseignant, transmettre, oui, pour que le projet ne dépende pas de moi. Quatre ans plus tard, en 2017, nous avons donc formalisé tout cela avec la création de l’association Fight for Dignity. »

© Denis Boulanger

Nommer l’angle mort du sport

« Le premier constat ? Il est dramatique : une femme sur trois dans le monde a vécu des violences physiques et/ou sexuelles. On parle bien du corps. En parallèle, je me suis rendue compte que, dans la réparation post-traumatique, le sport n’avait pas sa place. Le traumatisme est à la fois psychique et physique, mais le corps était complètement absent des processus de reconstruction… Il y avait des accompagnements psychologiques, parfois très avancés, mais le sport restait invisible, ou réservé à des initiatives très marginales. Je me suis dit : à quel moment permet-on à ces femmes de se reconnecter à leur corps, en sécurité et avec des personnes formées aux conséquences des violences ? »

Comprendre avant d’agir

« Pendant ma carrière, j’ai été confrontée à des témoignages de femmes ayant vécu des violences, mais je ne savais pas quoi en faire. Et puis il y a eu les missions, notamment en Afghanistan, où j’ai rencontré des femmes en grande vulnérabilité, simplement parce qu’elles étaient femmes. Tous ces éléments m’ont amenée à vouloir mettre mon expertise du karaté à leur service. Au départ, comme beaucoup, j’ai pensé à la self-défense, parce que je ne comprenais pas les symptômes post-traumatiques. Mais je me suis vite rendue compte que ce type de pratique pouvait leur faire revivre l’agression. Il y avait un sujet beaucoup plus profond, qui n’était pas pris en compte. Ce n’était pas une question d’intervention ponctuelle ou d’initiation, comme on peut le faire ailleurs, c’était un enjeu de fond, qui demandait une approche totalement différente. Sur le terrain, j’ai été confrontée à quelque chose de très fort : je voyais des jeunes filles dissociées, stressées, comme si leur état de conscience était modifié. Dès que je montais un peu en intensité, elles devenaient passives. Là, j’ai compris qu’il y avait quelque chose que je ne maîtrisais pas. J’ai commencé à me former, à observer, à travailler avec des spécialistes. Et j’ai compris que l’approche, la pédagogie devaient être totalement différentes. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de la self-défense. La séance est transverse, avec en plus du karaté adapté, des exercices de yoga, du jeu, de la respiration, des exercices des muscles périnéaux pour permettre une reconnexion psychocorporelle progressive. »

© Denis Boulanger

Une mission plus grande que soi

« À un moment donné, je me suis dit très clairement que le sujet était plus grand que nous. Ce projet ne m’appartient pas. C’est une mission de vie, mais qui doit exister indépendamment des personnes qui la portent. Si l’on veut accompagner davantage de femmes, il faut former, structurer, transmettre. C’est comme quand on est athlète : on va chercher ce dont on a besoin pour progresser. Là, c’est pareil. Je suis restée à ma place, avec humilité, en m’entourant d’experts. Et petit à petit, le projet s’est construit, avec une méthodologie, des recherches-actions, des retours du terrain. D’un travail empirique lié à mon intuition, c’est devenu une solution. »

La compétition comme accélérateur de conscience

« La compétition, pour moi, n’a jamais été une fin en soi. Ce qui m’intéressait, c’était ce qu’elle permettait de comprendre sur soi. Quand on est jeune, avec beaucoup d’énergie, c’est un accélérateur de conscience. Ça donne des repères, ça permet de se connaître, de comprendre comment l’on fonctionne. Le cadre contraint de la compétition – temps, règles… – m’a paradoxalement permis de m’exprimer et d’être libre d’être qui je suis, de m’affirmer et de me définir par exemple comme une femme offensive et intuitive. Dans un cadre très contraint, on cherche sa liberté d’expression. Moi, j’ai verbalisé tout cela très jeune. Comprendre si j’étais offensive, intuitive, comment je réagissais face à l’adversité… tout ça m’a construite. Et aujourd’hui, cette capacité à analyser, à ressentir, à m’adapter, je l’investis complètement dans Fight for Dignity. Ce que nous faisons est très pointu : on répond à des symptômes diagnostiqués. Nous suivons rigoureusement un protocole, une méthodologie, et surtout avons structuré une formation très exigeante des encadrant(e)s. Les enseignantes ne sont pas des sauveuses, elles sont là avec leur expertise, et elles sont, elles-mêmes, supervisées. C’est fondamentalement un travail collectif avec le corps médical au sein de structures médicalisées qui accompagnent les patientes dans leur parcours de soin.»

© Denis Boulanger

Un soutien fédéral, socle de légitimité et levier d’avenir

« Dès le départ, la fédération nous a soutenues, notamment avec du matériel pour aménager les premiers ateliers au sein des premières « Maison des Femmes ». Ensuite, il y a eu des relais avec des partenaires, notamment pour les karatégis, que l’on prête aux patientes. En effet, on travaille avec un grand nombre de femmes, souvent en précarité économique, dont le parcours de soins dure au grand maximum deux ans. Aujourd’hui, on réfléchit à aller plus loin, notamment sur la formation et la structuration. Parce que l’enjeu, c’est de se déployer en gardant cette exigence. Ça peut paraître simple, mais ça veut dire beaucoup. C’est une reconnaissance de l’utilité du projet. Avec le président Gilles Cherdieu, nous travaillons à formaliser une convention pour structurer le recrutement des enseignant(e)s, renforcer la formation, et s’inscrire pleinement dans les dispositifs de prévention. Ensemble, nous souhaitons contribuer à former, sensibiliser, et accompagner à l’échelle des territoires. »

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