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Kenji Nakata « Le plus grand ennemi, c’est soi-même »

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Kenji Nakata est un maître en karaté qui se concentre de plus en plus désormais sur la dimension énergétique à travers le chi kung. Chine et Japon, efficacité et bien-être, percussion et respiration, quel lien fait-il entre ces mondes, entre ces approches différentes ? Un éclairage qui mêle subtilement le simple et le profond.

Vous avez commencé par le karaté shito-ryu…

À l’université c’est effectivement le style que j’ai découvert avec mon sempai Nino Satoru, par lequel je suis finalement arrivé en France. Après, le karaté c’est le karaté. Il y a, bien sûr, des différences sur des positions, des modulations dans le rapport à la vitesse, à l’ampleur des mouvements. Le shito-ryu privilégie les gestes courts. Mais toute cette élaboration vient des villages d’Okinawa. Maître Mabuni, le créateur du shito-ryu, avait lui-même appris de deux grands maîtres, Anko Itosu et Kanro Higaonna, lequel était un héritier des maîtres chinois, notamment de la Grue Blanche et des autres styles de la Chine du Sud, caractérisés par le travail de l’alternance contraction-relâchement, les déplacements rapides et ancrés, le travail respiratoire. Je me concentre de plus en plus désormais sur le chi kung et la dimension énergétique qui est à la base de tout.

Comment la pratique du chi kung peut-elle contribuer à la pratique du karaté ?

Je vais répondre autrement. Sans le karaté, je ne comprendrais pas le chi kung. Et je pense que c’est vrai de n’importe quel style de karaté. Ils portent tous les fondements de cette exploration énergétique. Pour essayer de me faire comprendre, je dirais que le but essentiel, c’est la connexion corporelle. Le corps est comme un fil, il faut le tendre pour l’utiliser. Il devient ferme et fort et on peut même s’en servir comme d’une arme s’il nous faut de la force. Le fil est relâché, sauf si on le tend. L’énergie est invisible, mais elle circule constamment dans le corps. Et cette énergie, on peut la rassembler et la faire exploser dans le geste.

Quelle est la base de cette pratique ? Comment y entrer ?

Au Japon, il y a le travail traditionnel de la respiration que l’on appelle « kokyu ho », une méthode de gestion de l’inspiration et de l’expiration. On dit aussi que c’est la façon de renforcer le hara. Dans notre pratique, il faut distinguer globalement les trois parties de tension du corps, la tête, la poitrine, le bas-ventre. Nous en connaissons l’essentiel : il faut apprendre à faire le vide dans la tête, savoir rentrer les épaules et les relâcher et caler la respiration au niveau ventral. Ce sont les conditions de l’efficacité. Si les tensions sont maintenues trop haut dans le corps, il n’y a pas d’équilibre, les gestes sont faibles.

© Aurélien Morissard

Comment utiliser le contrôle de l’expiration et de l’inspiration dans la pratique martiale ?

De façon générale, c’est dans l’expiration que l’on peut concentrer l’énergie. Alors expirer, c’est mieux ! Quand on se concentre sur l’expiration, l’inspiration vient naturellement. Ce sont des choses simples et que nous connaissons tous intuitivement, ou en théorie, mais qui demandent une longue expertise. Dans le combat, l’expiration permet un fort contrôle du hara. Il faut passer le geste dans l’expiration. L’inspiration est le temps de fragilité où l’adversaire est vulnérable. Si on sait expirer longuement sans sortir du naturel de la respiration, on est en meilleure situation que lui. Dans une situation de combat, le temps d’inspiration est celui où on sera dans l’esquive, dans le temps de préparation de l’attaque à venir. Mais c’est un long travail personnel.

Que proposez-vous dans votre enseignement ?

Je cherche à donner le moyen à mes élèves de se remettre en posture, et la respiration est la base. Il faut commencer par en reprendre conscience, ce qui n’est généralement pas le cas. On n’a pas conscience non plus à quel point tout ce qui vient interférer, une maladie, le trac, ou n’importe quelle émotion, a tendance à raccourcir le cycle de la respiration ce qui contribue à l’affaiblissement. Dans le domaine de la pratique martiale, du sport en général, on parle beaucoup du contrôle des émotions, avec de nombreuses méthodes pour y parvenir, qui permettent souvent de constater que c’est difficile ! De mon point de vue, une bonne posture et une respiration consciente bien régulée sont les fondamentaux de cette recherche de contrôle émotionnel.

Vous parlez de posture, couplée à la respiration, de connexion corporelle, qu’entendez-vous par là ?

Une bonne posture, quand on est à distance de corps-à-corps, c’est le poids bien utilisé. C’est la prise d’appui qui permet de capter la force qui vient du sol et de produire une action bien enracinée et qui va s’enchaîner librement, avec fluidité, dans une bonne harmonie avec sa propre respiration. Ce que je dis est simple, mais c’est un long parcours. J’ai le sentiment de toujours faire des progrès dans ce domaine, ce qui me fait plaisir, par exemple dans la décoordination de la main gauche et de la main droite, sans perdre le naturel et la connexion générale.

« Face à ce que nous ressentons, nous devons apprendre à nous concentrer sur ce qui se passe en nous. Il faut s’interroger sur ce que nous cherchons vraiment à vaincre. »

Avec votre expérience, quel intérêt fondamental trouvez-vous à ce travail ?

Je vous remercie pour ces questions qui donnent à réfléchir. Celle-là est facile. J’ai soixante-quatorze ans et les médecins sont au chômage avec moi. Les arts martiaux c’est ma vie, et pour continuer à vivre, il faut commencer par maintenir la santé. La santé permet de continuer à faire ce qui nous donne du plaisir. J’aime beaucoup enseigner, et c’est d’autant plus intéressant à mon âge. Désormais, la méthode est derrière moi. J’ai l’impression d’avancer les yeux bandés. Je cherche, parce que si on ne cherche pas, on ne fait pas les choses et tout s’arrête. Pratiquer les arts martiaux, c’est aussi sortir dehors, même quand il fait froid, c’est se voir tel que l’on est régulièrement. On suit son parcours personnel et cela fait du bien.

© Aurélien Morissard

Diriez-vous que vous êtes toujours un pratiquant martial, à la recherche de l’efficacité ?

Bien sûr ! La recherche de l’efficacité, la maîtrise des techniques c’est aussi un plaisir qui ne m’a pas quitté. L’esprit des arts martiaux, ce n’est pas le sport. C’est l’éventualité du combat sans règle, quel que soit ce combat. Se battre avec tous ses moyens. Les frappes des doigts, les points vitaux si cela s’avérait nécessaire. L’esprit martial, c’est d’être prêt à faire face, et cette préparation que nous mettons en place dans notre pratique donne une forme d’autorité qui permet de maîtriser les situations autour de nous. Mais on le sait bien, l’ennemi, c’est rarement l’autre. Notre pratique nous en rapproche d’ailleurs, plus on apprend à les combattre, plus on aime les gens.

Quel est l’ennemi potentiel alors ?

Vous le savez bien, nous le répétons souvent. Le seul ennemi du pratiquant, de chacun d’entre nous, c’est nous-même, ou en nous-même. Si je dois définir ma méthode, je dirais qu’elle permet de lutter efficacement, et d’abord, contre l’ennemi numéro un dans un monde qui nous sollicite tous : notre propre anxiété. Face à ce que nous ressentons, nous devons apprendre à nous concentrer sur ce qui se passe en nous. Il faut s’interroger sur ce que nous cherchons vraiment à vaincre. Il y a la pratique externe, mais il faut aussi plonger en soi-même. La pratique régulière de la méditation, une heure de posture, permet de se voir soi-même et de s’apaiser. C’est aussi une façon de réaliser et de renforcer ce travail de connexion vitale.

Comment accompagnez-vous vos élèves, chacun à leur niveau ?

Le chi kung est un cadre dans lequel chacun va faire son expérience, en disposer à sa façon. Il faut accepter les rythmes divers, écouter et échanger, ce qui fait partie du plaisir du professeur. Sans ce lâcher prise, on devient vite gourou. L’essentiel est de laisser les parcours se faire en faisant confiance à la pratique. De toute façon, il n’y a de raccourci pour personne. Le plus important… c’est de répéter la même chose. N’importe quelle technique peut s’apprendre en trois ans quand on a les bases. Mais les fondations fortes, c’est autre chose. On part des bases et on progresse vers le bas, en allant chercher les bases des bases. Jusqu’à l’essentiel.

Propos recueillis par Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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