Arbitrage kata, une transition… jusqu’aux Jeux olympiques ?

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En janvier dernier, le monde du karaté découvrait la nouvelle réglementation du kata au niveau international. À un peu plus d’un an des Jeux olympiques, la fédération mondiale décidait de renoncer aux duels tour après tour pour revenir à un jugement à la note. Quel bilan peut-on en tirer après une saison ? Témoignages de trois Français très concernés par le sujet : le responsable du kata français Ayoub Neghliz, Jean-Luc Bui et Jean-Michel Feracci, professeurs et parents de leurs filles de niveau international.

Ayoub Neghliz : « Difficile de cerner les attendus »

L’entraîneur national en charge du kata dresse le tableau d’une sensation toujours transitoire.

« Quand nous sommes passés des drapeaux aux notes, il a été annoncé que soixante-dix pour cent de la note irait à l’appréciation technique, et trente pour cent à la dimension physique, ce qui nous allait bien, car nous avons une tradition de kata technique en France. Mais cette transition brusque n’a pas permis aux arbitres de s’adapter réellement à cette règle nouvelle. Malgré le fait que, sur les sept juges, on élimine les deux notes les plus hautes et les deux plus basses pour faire la moyenne des trois restantes – ce qui, par ailleurs, ne favorise pas forcément les arbitres les plus pertinents ­– on se retrouve avec de grosses disparités de jugement qui sont difficiles à gérer. Sur la place de troisième des derniers championnats d’Europe, entre un technicien d’Azerbaïdjan et un Allemand, les notes allaient de 6.6 à 9.6 ! Par ailleurs, nous faisons le bilan que la note technique et la note physique ne sont pas dissociées, ce qui nous oblige à gérer un peu à l’aveugle depuis un an en essayant d’approcher au mieux la demande implicite. Le bilan que nous faisons, c’est que le « costaud » voit sa note technique largement relevée et que nous sommes souvent dans un jugement « j’aime – je n’aime pas » qui donne peu d’éléments factuels pour avancer. Désormais, les notes sont aussi données par écran, ce qui laisse les arbitres dans une forme d’impunité, au sens où on ne sait pas qui donne quoi, ce qui ne va pas dans le sens de la clarté et peut-être même de l’équité. Difficile dans ces conditions de cerner les attendus. »

Alexandra Feracci a travaillé avec le professeur de Kiyuna

« Nous voyons cependant que les techniciens les mieux notés, comme l’Espagnol Quintero par exemple, insistent sur la dimension spectaculaire, et nous travaillons nous aussi désormais dans ce sens avec les professeurs de club. Sans renoncer aux fondamentaux techniques du style français, mais en affirmant de plus en plus cette « aura » démonstrative qui plaît aux juges », poursuit Ayoub Neghliz. « Les sorties internationales doivent nous permettre de vérifier que nous allons dans le bon sens – même si le nombre très important de techniciens japonais sur le circuit ne nous aide pas et que les hiérarchies sont assez figées dans cette configuration. Nous avons néanmoins pour l’avenir la satisfaction d’avoir ramené deux médailles par équipes des derniers championnats du monde jeunes (et nous sommes nombreux à penser que les garçons méritaient au moins la finale), ce qui est encourageant pour nous, encadrement national. Nous allons continuer dans ce sens, en prenant notamment conseil pour développer encore cette dimension d’expression, y compris dans la façon de se présenter, en allant chercher les meilleurs, comme Sakumoto Sensei, le professeur du Japonais Kiyuna, avec lequel Alexandra Feracci a pu travailler. L’essentiel est de qualifier nos représentants et d’aller aux Jeux. On verra comment les choses évoluent par la suite. »

Jean-Luc Bui : « Il y a des fondamentaux techniques à respecter »

Heureux papa et professeur de Marie et Lila Bui, mais aussi de la cadette Mai-Linh, championne de France individuelle et par équipes cette année, Jean-Luc Bui va dans le même sens.

« C’est compliqué ! Sur la foi de ce qui était dit, nous avons beaucoup travaillé la technique en repartant des bases, mais on se rend compte que c’est encore l’explosivité et la dimension physique qui sont bien notées à l’international. C’est vraiment dommage pour nous, techniciens, car cette revalorisation de la technique nous plaisait beaucoup sur le principe. On fait avec, mais c’est décevant. On comprend que le travail de préparation n’est par exemple pas valorisé, l’essentiel étant de travailler fort. Et ce qui marche toujours, c’est de faire claquer les mouvements des katas « shito », toujours très payants. On s’adapte en fonction de ce que l’on voit, mais nous, nous sommes un club traditionnel à la base, et même si nous nous retrouvons dans ce jeu de compétition de haut niveau, il y a des fondamentaux techniques à respecter. Je ne vais pas demander à mes élèves de bousiller le kata pour faire plaisir aux arbitres. »

Jean-Michel Feracci : « On aurait au moins dû aller jusqu’au bout de l’idée »

Pour le président de la ligue Corse Jean-Michel Feracci, dont les filles étaient l’une contre l’autre en finale du championnat de France encore cette année, l’aînée se préparant à représenter la France aux Jeux de Tokyo, la pilule reste encore amère.

« C’était très mal venu de changer les règles à un an des Jeux. Depuis, on tâtonne, ça change un peu tout le temps et on constate que les jugements ne vont pas dans le sens de la technique, comme on nous l’annonçait. L’esprit du duel a disparu, ce qui est beaucoup moins spectaculaire pour les spectateurs, il me semble. Désormais, il faut sortir d’une poule de huit, se qualifier dans les quatre derniers, il y a moins de stratégie. C’est aussi très négatif cet arbitrage derrière des tablettes. On est comme à l’Eurovision, on a un peu toujours un sentiment d’injustice. Il faudrait au moins que ce soit affiché plus clairement. Tant qu’à aller vers ce système de notation – pourquoi pas ? – il aurait fallu imiter jusqu’au bout les sports qui en ont l’expérience, comme le patinage et afficher qui note quoi. Maintenant, il faut avancer. On attend les Jeux et après on reviendra sans doute à l’ancien système, comme on l’entend beaucoup dire, ou encore un autre, on verra. Ce qui compte, c’est d’aller vers un modèle qui permet aux meilleurs d’être valorisés et que le plus fort gagne. En attendant, ce qui me fait plaisir, c’est de voir que les arbitres japonais notent très bien mes filles. C’est satisfaisant et encourageant. »

Propos recueillis par Emmanuel Charlot / Sen No Sen
Photos Denis Boulanger / FFKaraté

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