Christophe Pinna « Je reviens pour être utile »
Champion du monde individuel en 2000, triple champion du monde par équipes avec l’équipe de France (1994, 1996, 1998), cette figure majeure du karaté français n’avait plus pris sa licence fédérale depuis six ans. Il explique pourquoi il revient, ce qu’il attend pour le karaté français et le rôle que sa génération peut jouer pour l’avenir.
Tu as annoncé reprendre ta licence à la Fédération. Dans quel état d’esprit ?
Je suis dans un état d’esprit apaisé. Je ne dénigre pas le passé. J’ai été entraîné par des gens à qui je dois beaucoup. Puis, à un moment donné, la direction prise par la fédération ne me convenait plus. On m’a dit : « Si tu veux changer les choses, il faut le faire de l’intérieur. » C’est vrai. Mais, je dois le dire, je ne suis pas quelqu’un qui sait faire de la politique. Ce n’est pas moi. La seule chose que je sais faire, c’est bouger sur un tatami. Franchement, quand j’ai arrêté de prendre ma licence que j’avais sans discontinuer depuis 1975, ça a été une vraie souffrance. Ne plus la prendre, c’était comme devenir orphelin d’un sport avec lequel j’ai grandi.

Pourquoi revenir aujourd’hui ?
Parce que je suis passionné et parce que je pense qu’il y a un moment de reconstruction. Je ne reviens pas pour briguer un poste. Je ne demande rien d’autre qu’être utile sur le plan sportif. Si on veut me faire plaisir, on m’envoie sur un tatami. Expert fédéral, intervenant pour le karaté sportif et la compétition, passeur d’expérience… Pendant des années, j’ai partagé ma passion avec des dizaines d’athlètes de haut niveau. J’ai aussi beaucoup puisé d’expérience dans de nombreux pays étrangers où j’ai fait des stages, où j’ai été entraîneur. Aujourd’hui, ma véritable envie, c’est de transmettre au plus grand nombre : des enfants, des pratiquants de club, des jeunes qui n’iront peut-être jamais en équipe de France mais qui aiment le karaté… comme moi.
Dans cette phase nouvelle, qu’attends-tu pour le karaté français ?
Il faut reconstruire une image forte et saine. Ces dernières années ont abîmé la fédération.
Mais ce que je dis souvent, c’est que, quand on sanctionne des dirigeants, ce sont les pratiquants qui paient. Si on retire une délégation, si on fragilise la reconnaissance institutionnelle, ce sont les clubs, les licenciés, les athlètes de haut niveau qui en subissent les conséquences. Moi, je veux qu’on remette le pratiquant au centre. Le licencié doit être la priorité, pas les querelles internes.
« Travailler ensemble pour quelque chose de plus grand que nous »
Et quel rôle souhaites-tu jouer, concrètement ?
Je ne toucherai pas à la politique fédérale. Ce n’est pas mon rôle. En revanche, je peux apporter sur le plan de l’expertise sportive et le relationnel. J’ai développé beaucoup de contacts partout dans le monde. Je crois pouvoir représenter ma discipline à l’international, pourquoi pas avec un rôle d’interface entre le karaté français et les équilibres mondiaux de la discipline. Je crois à la synergie, chacun dans son rôle. Si certains travaillent sur le plan institutionnel, moi je peux agir sur le terrain, sur l’image sportive, sur la transmission. On ne peut pas avoir deux casquettes. Mais si on se répartit intelligemment les rôles, on crée un effet de levier. Moi, je suis un sportif. Je ne me suis jamais prétendu expert en art martial traditionnel. Mais en sport, je suis compétent. Et il ne faut surtout pas opposer les deux, c’est la force du karaté français.
Tu évoques la transmission. C’est aussi un désir de “rendre” ?
Bien sûr. Le karaté m’a tout donné. À certains moments de la vie, on a une responsabilité. Celle de transmettre, d’aider, d’accompagner. Pas de s’installer. Pas de prendre le pouvoir. Je veux rendre ce que j’ai reçu. Simplement, avec sincérité. Notre génération a vécu des choses très fortes, nous avons marqué l’histoire du karaté français. Désormais, nous avons une responsabilité vis-à-vis de l’avenir. Mais attention : ce n’est pas une bande de copains qui se retrouve, ce n’est pas un clan, ce sont des compétences que l’on additionne.

Gilles Cherdieu et toi étiez d’ailleurs adversaires à l’époque…
Oui, avec de fortes personnalités, de la concurrence. Nous nous sommes mêmes affrontés en finale mondiale. Ça aurait pu créer de l’animosité, mais je crois que l’on peut dire que l’on ne s’est jamais manqué de respect. Nous n’étions ni copains amis, on ne se voyait pas tous les jours mais, quand on mettait le kimono de l’équipe de France, on formait une équipe, une force, celle d’individus déterminés qui s’unissent pour se mettre au service d’un résultat commun.
Trois titres mondiaux consécutifs par équipes (1994, 1996, 1998), ce n’est pas un hasard…
Non, avec lui et avec les autres que je ne veux pas oublier (Alain Le Hétet, Romain Anselmo, Marc Pyrée, Mickaël Braun, Alain Varo, Alexandre Biamonti, Yann Baillon et Seydina Baldé), nous avons réussi de grandes choses. On n’était pas obligatoirement les meilleurs individuellement sur le papier. Mais en équipe, on savait effacer nos ego. C’est cet état d’esprit qu’il faut aujourd’hui pour le karaté français. On peut avoir des désaccords. On peut ne pas être amis. Mais on doit se respecter et travailler ensemble pour quelque chose de plus grand que nous.
Propos recueillis par Olivier Remy / Agence Sen No Sen