Serge Chouraqui : « Une responsabilité collective »
Champion, entraîneur derrière les grands succès du karaté français, professeur emblématique, expert 9e dan… Serge Chouraqui est le nouveau secrétaire général de la FFKDA. À l’heure de la reconstruction, il appelle aux valeurs socles de la discipline et à la posture droite du combattant.
Avec quel état d’esprit abordez-vous ce rôle de secrétaire général ?
Gilles Cherdieu, avec qui nos chemins se sont croisés, m’a proposé ce poste. Je l’ai accepté pour lui. Je suis là pour l’aider, je suis là pour le seconder et le protéger. Si je l’ai accepté, c’est aussi que je l’envisage très positivement. J’essaie d’apporter au sein de la fédération toutes mes expériences, toutes mes idées, tous mes projets, pour contribuer à un avenir serein pour celle-ci. Je fais du karaté depuis soixante ans, j’ai accumulé de l’expérience, formé des gens, je continue d’entretenir des liens forts avec beaucoup de mes élèves, et je suis, comme vous, comme nous tous, un enfant du karaté français. C’est ensemble, dans l’apaisement, en regardant devant et pas en arrière que nous pourrons créer quelque chose de beau pour le karaté français. Pas le plus vite possible, mais le plus construit possible. Et pour cela, on a besoin de tout le monde : du bureau exécutif, du conseil d’administration, de l’ensemble des encadrants de la fédération, du personnel, de la direction technique nationale et de nos licenciés.
Le temps est à l’apaisement…
Oui, c’est le mot qui convient. Notre discipline est magnifique et trop belle pour qu’on l’abandonne. Le temps de la solidarité est venu. Le passé, c’est le passé, le présent, c’est le présent, et l’avenir, c’est l’avenir. C’est une nouvelle page qui s’ouvre, mais je tiens à ce qu’elle soit belle, puissante, réaliste. Le karaté français et la fédération sont des biens précieux, quelque chose que l’on a envie de défendre, de défendre collectivement, karatékas et pratiquants des disciplines associées. Nous sommes 250 000 licenciés, et j’estime que nous méritons tous beaucoup plus que ça. Rappelons aussi qui nous sommes, quelles valeurs nous animent.
C’est-à-dire ?
Le karaté est une école de vie, depuis les babys jusqu’aux seniors, à travers les différents styles, les disciplines associées, le para-karaté aussi. La fédération, c’est cet ensemble-là, ce sont ces valeurs socles que l’on promeut et que l’on diffuse sur le tatami et dans la vie. Ceinture noire, haut gradé… nous incarnons cela et nous devons nous en montrer digne. Personnellement, je pense aux sacrifices professionnels, familiaux, que font les pratiquants, à ceux des professeurs pour pouvoir enseigner et transmettre. C’est tellement précieux. Ils méritent une belle fédération. Je le dis sincèrement parce que je suis enseignant : j’ai envie de continuer à être fier d’être karatéka. La fierté de pratiquer une discipline magnifique, aussi bien dans le fond que dans la forme, celle qui m’a fait grandir.

Il y a beaucoup d’attentes autour de Gilles Cherdieu et de votre équipe…
Oui, c’est normal, et je souhaite justement que nous soyons, comme l’a annoncé Gilles, irréprochables dans l’attitude, celle du combattant, qui plus est quand on est haut gradé. On parle toujours de sincérité, de grandeur d’âme, d’honneur et d’exemplarité. Non seulement c’est bien de le dire, mais c’est bien aussi de le montrer. C’est la ligne de conduite que nous nous sommes fixés. Gilles à largement les épaules pour mener à bien sa mission, nous devons lui faire confiance et il est entouré d’une équipe compétente et déterminée.
Ce sont des paroles sages…
La situation actuelle doit nous permettre de nous élever sur le plan de l’attitude. D’ailleurs, on me parle souvent de sagesse en ce moment (sourire). La sagesse, c’est d’abord de l’expérience, celle forgée par l’expérience de la compétition, de l’enseignement, des victoires et des beaux parcours accompagnés, comme des erreurs. De tout, j’essaie de transmettre justement le bon côté des choses, ces prises de conscience qui m’ont permis de grandir moi-même, de savoir analyser aisément et rapidement les situations. Cette expérience de sagesse me permet aussi peut-être de conseiller. Pas d’admettre tout, mais de conseiller. Le karaté, ce ne sont pas que des coups de pied et des coups de poing. C’est le comportement, l’altruisme aussi. Il faut revenir à ce que nous enseigne notre pratique de karatéka et ce qu’elle peut apporter à d’autres.

Que diriez-vous qu’il vous a apporté ?
Mon équilibre. La connaissance de soi-même et la connaissance de l’autre, une certaine sérénité dans les situations délicates, difficiles, où l’on ne peut pas agir rapidement et sans intention claire. C’est le dépassement de soi aussi. Pas forcément que physique d’ailleurs, mais essayer d’anticiper les réactions et, puisqu’on en parle, de penser à l’avenir. Ce sont les concepts de sen no sen et de go no sen. L’anticipation de l’action et l’action dans l’action. En tant que karatéka, nous vivons cela toute notre vie, à chaque entraînement bien sûr, et plus on devient aguerri, plus c’est une façon de voir son environnement. De tout cela, on peut devenir fort, mais plus encore de celles et ceux dont on s’entoure. Moi, j’ai la chance depuis de nombreuses années d’être entouré de personnes formidables, extraordinaires, qui m’ont soutenu, qui m’ont poussé, qui m’ont aidé, qui m’ont aimé. Cette affection, cette paix j’allais dire, nous fait réfléchir à ne pas faire n’importe quoi. C’est une question de responsabilité personnelle et collective.
Vous mettez au centre du discours cette notion de responsabilité…
Oui, la charge que nous avons acceptée nous oblige. Notamment à répondre aux questionnements et aux moindres sollicitations, que ce soit sur les plans administratif, juridique, technique, etc. Tous les licenciés ont droit à une réponse. Il faudra être constamment présent pour être à l’écoute. C’est une nécessité. On ne peut pas tout créer, tout inventer. Par contre, nous avons besoin d’une partie de chacun, pour avoir non seulement des idées, mais aussi pour construire. Dans chaque département, dans chaque région, il y a des gens formidables. Et on a besoin de toutes ces idées. Le lien avec le socle que sont les clubs doit être une préoccupation constante.
Pouvez-vous déjà annoncer des directions de travail et des sujets que vous allez porter pour faire grandir le karaté français ?
Cette transmission, je la vois bien reposer sur un conseil des sages. On verra, naturellement, les personnes qui pourraient l’intégrer, pour apporter leur expérience et leurs connaissances, mais se regrouper pour réfléchir et transmettre, peut passer par-là. Je pense qu’il serait également pertinent d’organiser des stages de formation dans chaque région, à destination des professeurs, avec à la fois un vrai projet de transmission technique et une ambition d’information sur les perspectives de la fédération et le système fédéral. Naturellement, on ne pourra pas faire ça du jour au lendemain, mais aller vers les gens, avec une équipe dont je ne serai d’ailleurs pas le centre, c’est aussi notre responsabilité. Une fédération, c’est avoir la mission de fédérer. J’aime cette citation de François Proust qui dit : « Sans solidarité, les performances sont ni durables ni honorables ».
Propos recueillis par Olivier Remy / Agence Sen No Sen