Les origines okinawaiennes du karaté
Par Zenei Oshiro, 8ème dan (1/3)

Les origines okinawaiennes du karaté

30 mars 2015 - Karaté

Zenei Oshiro, 8e dan Karaté goju-ryu et Kobudo • © Denis Boulanger / FFKDA
Zenei Oshiro, 8e dan Karaté goju-ryu et Kobudo • © Denis Boulanger / FFKDA
Oshiro Sensei est l’un des plus fins connaisseurs de ce karaté traditionnel issu de la petite île du pacifique perdue entre la Chine et le Japon, Okinawa. Une île où les puissants installaient des châteaux ou des comptoirs commerciaux, où le karaté servait à se défendre ou à affirmer sa réputation de combattant et dont le savoir allait se chercher au-delà des eaux et se transmettait comme un savoir secret. Partons avec lui à la découverte des origines de notre art, faisons le voyage d’Okinawa.

Première partie : le Shuri-Te, à l’origine du Shotokan

Bien sûr, les arts martiaux d’Okinawa, le karaté originel, a des racines lointaines, mais elles se mêlent aux légendes qu’on a colporté pendant des siècles, aux histoires qu’on a raconté sur le sujet. En fait, on n’en sait pas grand chose ! Ainsi on raconte qu’au 14e siècle, trente-six familles chinoises se sont installées dans un quartier d’Okinawa pour le commerce et y pratiquaient les arts martiaux. Ces arts martiaux auraient progressivement influencé les combattants des alentours… Cela dit bien qu’il y a des origines chinoises au karaté d’Okinawa, mais cela ne nous aide pas vraiment à savoir de quoi il était question, ce qu’ils pratiquaient. On les disait originaire de la province de Fukien (ou Fujian), une province du Sud à la hauteur de Taiwan, qui est à 200 km à peu près d’Okinawa. C’est cette influence qui va donner le style de Naha, dont nous reparlerons.

Sakugawa Shungo, le premier enseignant de To-de

C’est au XIXe siècle qu’on entre vraiment dans la période historique. Le premier grand expert de Shuri-Te est Sakugawa Shungo, dont l’un des maîtres aurait été un expert chinois nommé Ku-Shan-Ku, qui lui aurait enseigné la Boxe Chinoise. Sakugawa est mort en 1815, ce qui fait de lui un homme du XVIIIe siècle, et on ne connaît pas grand chose de lui, sinon qu’il était probablement de classe populaire et fut élevé au rang de serviteur du roi d’Okinawa. Il eut l’occasion de voyager en Chine pour son art. L’un de ses élèves fut Matsumura Sokon, lequel aura pour élèves Azato Yasuzato et Itosu Yasutsune, qui seront les deux professeurs de Gichin Funakoshi, le fondateur du karaté Shotokan.

L’influence décisive du Jigen-Ryu

Matsumura Sokon a une dizaine d’années quand il est présenté à Sakugawa, expert déjà âgé de boxe chinoise, on disait aussi To-de, « main des Tang », qui vivait dans le village de Shuri. Aujourd’hui Shuri est encore un quartier de la ville de Naha, qui a tout englobé, mais à l’époque c’est la capitale royale d’Okinawa. Matsumura aura bientôt une réputation importante et il entre au service des derniers rois d’Okinawa comme probable instructeur de techniques martiales. Il épousera une femme descendante d’une lignée d’experts martiaux, laquelle dit-on aurait influencé la mise au point du kata Useishi, futur Gojushiho. Avec son statut, il voyage en Chine et au Japon, dans le clan des Shimazu de la province de Satsuma, réputé pour ses arts guerriers, qui fut chargé de la conquête d’Okinawa. C’est à cette occasion que Matsumara Sokon est initié à l’art du sabre des Shimazu, de l’école Jigen-Ryu. Cette école se caractérise par un fort esprit d’attaque qui place l’efficacité dans une stratégie où il faut en finir sur un seul coup en comblant rapidement la distance et beaucoup d’importance placée dans la préparation physique et mentale. C’est sans doute cette influence qui donnera au « Shuri-Te » son caractère particulier, qu’il conservera dans le principe « un coup, une vie » propre au karaté Shotokan, et qu’on ne retrouve pas dans le Goju-Ryu par exemple où il faut enchaîner les attaques.

Matsumara, le père de l’Okinawa-Te

Matsumura est devenu un proche du roi. Il était intelligent et lettré et son expertise dans le combat était considérée comme précieuse. La transmission est rare à ce moment-là. On n’enseigne pas comme aujourd’hui avec beaucoup d’élèves et pour des raisons commerciales. On choisit cinq ou six élèves qui sont des disciples, des continuateurs. Matsumura est un personnage considérable, déjà un réformateur et un concepteur, le père de l’Okinawa-Te de façon globale et il aura pour sa part un nombre assez important d’élèves.
Les deux plus connus de notre époque moderne furent Azato Yasuzato, dit Azato Anko, et Itosu Yasutsune, dit Anko lui aussi. Azato était d’une famille aisée et commença la pratique avec Matsumura vers ses dix-huit ans et devint lui aussi adepte de la Jigen-Ryu, comme d’autres arts samouraïs, l’équitation ou le tir à l’arc. Il fut le continuateur du style de Matsumura et de son esprit, avec l’accent mis sur le coup unique, comme un coup de sabre. On ne lui connaît à peu près que deux élèves, dont Gichin Funakoshi, qui a raconté le type d’apprentissage auquel il était soumis, avec des rendez-vous secrets nocturnes, beaucoup de répétions et l’accent mis sur un kata pendant trois ans minimum.

Itosu, le grand diffuseur de l’Ecole de Shuri

Itosu Yasutsune, dit Anko (le cheval de fer) est plus connu que son ami Azato. Célèbre comme combattant, c’est aussi lui qui a initié la transformation du karaté qu’il avait appris en système éducatif pour la jeunesse et sportif. Né à Shuri, c’est à 16 ans qu’il a commencé à être enseigné par Matsumura. Lettré en chinois et en japonais, Itosu prit des fonctions à la cour du roi et continua à approfondir son art auprès de nombreux experts. Sa réputation de grand combattant à la force exceptionnelle est légendaire. C’est vers cinquante ans passés, en 1885, qu’il a commencé à enseigner ce qu’il savait, influençant par ses leçons la plupart des experts de l’époque. Il fut l’artisan de la démocratisation du karaté qu’il souhaitait voir enseigner dans les écoles d’Okinawa dans une forme simplifiée et codifiée. Le karaté est encore fermé, un secret à défendre, il l’ouvre à tout le monde, proposant une version éducative de cet art de combat. Il fixe les modalités d’entraînement dans un esprit nouveau. C’est pour les étudiants qu’il crée les cinq kata Pinan à partir de Kushanku. Il meurt en 1916, l’année même ou Gichin Funakoshi est appelé au Japon pour faire sa première démonstration devant le Butokuden de Kyoto.

Le Shotokan conquiert le monde en s’inspirant du Kendo

Gichin Funakoshi commença à 15 ans la pratique du karaté avec maître Azato comme une discipline à transmettre en secret, lors d’entraînements nocturnes. À ses trente ans, elle était diffusée dans les écoles d’Okinawa et la première démonstration publique avait été organisée sous l’influence de son second professeur, maître Itosu. Diplômé et instruit, Il eut la mission de se rendre au Japon pour une grande exposition nationale où toutes les provinces étaient appelées à montrer quelque chose d’elle-même. Il parle japonais, ce qui n’est pas fréquent à l’époque pour un Okinawaiien et séduit des personnalités importantes de l’époque au Japon, notamment le créateur du judo, Jigoro Kano, qui va l’encourager à créer son dojo. Ce sera le « Shotokan », la Maison de Shoto – le nom de plume de ce fin lettré qui écrit des poèmes – à Tokyo, qui va progressivement devenir une école, puis un système sportif à la mort de Funakoshi. Si Gichin Funakoshi enseigne un Shuri-Te classique dans la continuité de ses maîtres, ce sont ses continuateurs, et notamment son fils Yoshitaka, qui vont fixer pour l’avenir les éléments du style, et notamment la forme de compétition. Elle va suivre l’esprit originel du « Shuri-Te », mais elle est conçue aussi pour se distinguer de la boxe. La forme de compétition « Shotokan » s’inspire des compétitions de Kendo, choisissant de valoriser les attaques de loin, sur un coup, comme une attaque de sabre. La dimension des clés, des saisies, est éliminée de la forme sportive qui naît à ce moment-là et qui se prépare à conquérir le monde. Le karaté – sous cette forme – n’est plus tout à fait un système de défense, même si de nombreux aspects sont préservés dans l’entraînement et qu’on les retrouve aujourd’hui dans la recherche du karaté–jutsu. En Shotokan, c’est l’esprit du sabre de Shuri qui l’emporte.
En revanche, l’élève japonais de Gichin Funakoshi, Otsuka Hironori par ailleurs déjà expert de haut niveau en jujutsu, revient à des postures plus naturelles et plus hautes, des placements plus rapprochés de l’adversaire, remettant au centre les questions de fluidité et d’enchaînement, ainsi que les techniques de clés et de projection. Il prend ses distances avec Gichin Funakoshi et son fils pour fonder le Wado-Ryu.

À Okinawa, le Shuri-Te d’aujourd’hui

À Okinawa aujourd’hui, l’histoire de la conquête du Japon, puis du monde, par le karaté « Shotokan » de Funakoshi n’est pas très racontée. Certains lui reprochent encore d’avoir donné le karaté aux Japonais ! Le Shotokan n’a guère de popularité dans l’île et on ne le retrouve que dans un ou deux dojos. Le style héritier du Shuri-Te est le Shorin-Ryu (École Shaolin), qui propose un karaté à distance plus rapprochée que le Shotokan, avec des postures plus hautes, des positions plus naturelles et des mouvements plus courts qui privilégient la vitesse d’exécution. Le Shorin-ryu est sans doute le style général le plus pratiqué à Okinawa. Dans la sphère « Shorin », on retrouve le Kobayashi-Ryu de Chibana Choshin, élève direct d’Itosu, qui aura plus tard comme représentants les maîtres Higa, Nakazato, Miyahira. On retrouve aussi Mastsubayashi-Ryu de maître Nagamine, élève de Chibana et la Shukunai Hayashi-Ryu de Kyan Chotoku, élève de Matsumura et d’Itosu, mais aussi d’experts du Tomari-Te. À chaque génération, les nouveaux dojos, les variantes d’école et les fédérations diverses se font plus nombreuses et complexes.

La semaine prochaine, retrouvez la seconde partie de notre entretien avec Zenei Oshiro …