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Zenei Oshiro « Passer par le corps »

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Maître Zenei Oshiro, 9e dan goju-ryu, se remémore pour nous cinquante ans de parcours, prenant à rebours un lieu commun du discours martial, lequel valorise l’esprit, pour rappeler une vérité essentielle : dans la pratique, tout commence et tout finit par le corps.

Rappelez-nous le karaté qui est le vôtre…

À Okinawa, après les jeux d’enfant, j’ai vraiment commencé à seize ans, au lycée. C’était la vitalité de la jeunesse, on se bagarrait beaucoup, on voulait tous être plus forts que les autres. Il n’y avait aucune des disciplines que l’on enseignait au Japon, mais pour le karaté, c’était facile, on pouvait trouver des enseignants partout. Dans les salles d’entraînement que l’on trouvait, on faisait beaucoup de basique. Il y avait le matériel traditionnel que tout le monde connaît. Les jarres « nigiri gami », la masse « chichi », les poids avec une poignée qu’on appelle ishi-sashi chez nous. C’est l’esprit du travail d’Okinawa : on forme avant tout le corps. Techniquement, rien n’est très sophistiqué, mais on passe des heures sur les postures et on se transforme progressivement. C’est très bon pour la jeunesse et c’est comme cela que l’on devient karatéka. Même des années plus tard, il en reste quelque chose. Mon corps garde la trace de ce passé.

À votre niveau d’expérience, ne diriez-vous pas que vous êtes au-delà des enjeux physiques ?

Je dirais presque l’inverse. Je reviens toujours au corps. Bien sûr, ce n’est pas le même. La force physique diminue, mais il reste la coordination, le sens des appuis… et c’est toujours à ce niveau que se jouent les progrès. Des progrès, on peut continuer à en faire longtemps. Le karaté dans la tonicité, ce n’est pas tellement difficile, mais peu de gens arrivent jusqu’à « ju », la souplesse. Quand on est jeune, on ne la cherche pas. On est encore sur l’énergie qu’on a à revendre. On en profite ! Par la suite, elle s’estompe et c’est par le relâchement que l’on gagne en qualité. Plus jeune, on obtient un résultat avec une grosse dépense d’énergie, progressivement on arrive au même résultat en en dépensant moins. On va vers le minimum d’effort. Bien sûr quand je dis relâchement, je parle de justesse, pas de mollesse ! Et il faut continuer à travailler le corps. Le karaté, c’est une longue conversation avec le corps. Au début, on cherche à le mettre en avant pour être plus fort que les autres. Après quarante ans, on continue à vouloir devenir plus fort, mais il n’y a qu’une référence, c’est nous-même.

On parle beaucoup de l’esprit dans les arts martiaux. Que pensez-vous ?

Que c’est très important, bien sûr. Le travail de l’esprit accompagne toujours celui du corps. Dans la pratique du combat guerrier, quand on dit « Shin – Gi – Tai » – l’esprit, la technique et le corps – c’est parce que l’esprit est ce qu’il y a de plus important sur un champ de bataille. Il faut du courage, de la résolution, de la fiabilité pour ce genre d’expérience. Dans notre Budo, il faut penser à l’inverse « Tai – Gi – Shin », le corps, la technique, l’esprit. On a le temps de faire les choses dans le bon ordre, on peut dire comme ça. On aiguise le corps qui permet le développement d’une grande technique et l’esprit se développe avec puissance. Mais pour le pratiquant, finalement, il faut toujours revenir au corps. Sans lui, la technique disparaît, l’esprit vacille. Mais si on continue à travailler le corps en même temps que la technique, alors ce n’est jamais fini. Et l’esprit qu’on développe par l’habitude de l’entraînement, c’est lui qui nous tire en même temps pour continuer à faire les choses quand l’effort devient plus difficile. Quand j’avais quarante-cinquante ans, j’avais encore envie de bouger. Maintenant, je dois me pousser dans le dos (sic), mais quand je suis parti, ça va ! Cette force mentale, elle s’est construite dans l’habitude quotidienne, dans la répétition.

Que cherchez-vous encore dans le karaté ?

J’ai soixante-huit ans et je me sens encore jeune ! Cela fait plus de cinquante ans que j’explore le travail technique et ce n’est jamais fini. Bien sûr, il faut trouver un chemin. Certains, quand ils commencent à décliner, veulent continuer comme avant. Et comme ils sentent que c’est moins fort, moins rapide, ils ont tendance à renoncer. Mais c’est dommage parce qu’ils manquent tellement de choses. On ne peut pas faire le karaté de sa jeunesse, c’est un fait. Et pour moi qui ai été blessé, c’est encore plus clair. Je marche avec une canne, mes jambes sont à trente pour cent de ce qu’elles ont été, mais mon karaté est-il fini ? Non, il ne l’est pas. Un tsuki est un tsuki, je continue à le voir évoluer et c’est plaisant. Je modifie mes prises d’appui et je trouve encore de l’efficacité. Et à mon âge, je n’ai pas le choix. Je suis obligé de ne pas forcer, de trouver des temps de repos. D’une certaine façon je me sens mieux qu’à certaines périodes de ma vie où j’avais plus de force et moins conscience des limites. Mais je m’entraîne tous les jours. Il faut continuer à travailler.

Que diriez-vous à ceux qui sont moins avancés que vous sur ce chemin ?

Si vous voulez faire du karaté, occupez-vous de votre corps ! Il faut prendre le temps de le former par les exercices bien exécutés, bien respecter les bases. Vous aurez plus de moyens ensuite pour développer votre propre karaté. Faites attention à ne pas l’abîmer jeune. Vous n’en aurez pas d’autre jusqu’à la fin. Et c’est par lui, par la façon que vous aurez de l’entretenir et de l’utiliser que vous pourrez continuer à faire du karaté. Dormez bien, mangez bien, reposez-vous quand vous êtes fatigué et entraînez-vous régulièrement.

Vous m’avez demandé ce que je cherche encore en pratiquant ? À vrai dire, je n’en sais rien, et c’est peut-être pour cela que je cherche encore ! Je sens juste que ce n’est pas fini. Et puis, surtout, j’aime ça ! Ce serait ça mon conseil : amusez-vous en pratiquant. Amusez-vous tant que vous pouvez.

Propos recueillis par Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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