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Ryozo Tsukada « Chercher le Shinto du karaté »

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Fils de policier judoka, frère d’un pratiquant de kendo et d’aïkido, Ryozo Tsukada a choisi le karaté un peu par provocation. Mais c’est le karaté qui l’a ramené aux fondamentaux de sa culture, recherche sans fin – « les montagnes derrière les montagnes » – d’une façon de vivre son époque qui anime ce maître tout en lumineuse modestie.

Après plusieurs décennies de karaté, est-on encore un chercheur ?

Oui, malgré mes soixante-treize ans, je peux dire que je cherche quelque chose, mais quoi ? Celui qui dirait qu’il a enfin trouvé, c’est sa vie qui s’arrête ! Les nouvelles étapes viennent toujours comme une interrogation nouvelle. Un peu comme quand on se demande : « qu’y a-t-il au sommet de cette montagne ? ». Quand on y arrive, on s’aperçoit qu’il y a d’autres montagnes derrière la montagne. Vous savez, tous les soirs, j’ai gardé cette habitude familiale de m’interroger sur ce que j’ai fait dans la journée, qu’elle a été mon attitude. Ai-je été juste ? Ai-je gardé mon calme ? Ai-je fait ce qu’il fallait ? Je suis assez traditionaliste. Dans ma culture, on cherche à être en lien avec le monde. Moi, ce qui me permet d’avancer sur cette voie, c’est le karaté. C’est moi qui l’ai choisie.

N’avez-vous aucun regret d’avoir quitté le Japon ?

C’est vrai, j’aurais pu choisir un chemin plus familial. Mon père était policier et judoka, mon frère pratiquant de budo, kendo et aïkido et j’ai suivi leur enseignement au début. Puis je suis devenu karatéka et le côté un peu « scandaleux » de cette pratique me plaisait à l’époque. Elle ne déplaisait d’ailleurs pas à mon père, sauf quand j’ai quitté le Japon pour rejoindre la France et assister maître Nanbu pendant plus de dix ans. Les choses se font progressivement. On part pour revenir, et quand j’ai eu les moyens d’acheter un billet pour le Japon, j’ai pris un aller-retour. Mais je n’ai aucun regret sur mes choix de vie. On peut respecter sa propre culture où que l’on soit. C’est une question d’approfondissement de sa propre histoire. J’aime lire sur l’histoire du Japon, car je crois que celui qui ne connaît pas l’histoire, ne comprend pas son quotidien. Mais la tradition, ce n’est pas le nationalisme. Ce n’est même pas en opposition à la modernité, c’est une façon de se situer. Au Japon, nous vivons avec la nature, cette vie en accord avec ce qui nous entoure, nous en avons fait un culte, le Shinto. Nous demandons que la nature nous accepte, nous cherchons à nous harmoniser avec elle. Même en Occident où cette conscience est peut-être moins forte, c’est une vérité universelle qu’on ne s’oppose pas durablement à la nature, que c’est elle qui peut nous balayer. Et le lien apaisant à la montagne, à la forêt, c’est vrai partout où l’on se trouve.

Quel lien faites-vous entre le Shinto et votre karaté ?

Le Shinto suggère d’éviter la discordance, le désordre. On y aime la pureté, qui passe par les actions simples d’épurer, de laver, pour que les choses, les lieux et nous-mêmes, soient propres et nettes. Être sale dans un lieu propre, ou l’inverse, ça ne marche pas. Le combat contre soi-même que propose le karaté traditionnel va dans ce sens. Il s’agit de mettre de l’ordre en soi-même et autour de soi. Pas de combattre contre les autres, contre la situation, contre la nature. C’est la défaite assurée ! Quand on mûrit dans le karaté, on comprend que l’influence que l’on pensait avoir sur le monde est de moins en moins un enjeu. Celle que l’on peut avoir sur soi-même est de plus en plus le cœur du projet. Le karaté m’apporte cette cohérence.

Mettre de l’ordre en soi-même et autour de soi, au fond, qu’est-ce que cela veut dire ?

L’essentiel du karaté, c’est d’être bien posé. Plus on prend de l’âge, plus la recherche du geste juste est vitale, plus l’écoute du corps est fondamentale. Il n’y a pas de retraite pour cela. Ce n’est pas un loisir, ce n’est pas un métier, ni même une simple compétence. L’efficacité ne consiste pas seulement à être juste dans un échange de frappes, mais à être juste constamment, en toutes circonstances, dans la simplicité et la pureté, dans la sincérité des intentions. Quand on prend conscience de cela, de cette ambition, nos émotions et nos sentiments s’ajustent. Mon rapport aux autres a changé, j’ai plus d’élan pour eux, plus d’amour. Quand on est content avec soi-même, on peut donner aux autres. Avant, on savait mieux tout cela, mais cette époque manque d’éducation. Même au Japon, les familles sont dispersées, les gens seuls. Je me fais une obligation de garder le lien avec les générations plus jeunes, mes neveux et nièces au Japon autant que possible… L’idéogramme « Wa », essentiel dans l’esprit du karaté shito-ryu, qui évoque à la fois le Japon, l’harmonie, la paix, englobe l’ensemble de ces préoccupations. Au Japon, l’idéogramme « homme », s’écrit avec deux traits que l’on interprète souvent comme un homme qui marche. Je dis qu’il s’appuie sur un autre. L’homme a besoin de soutien. Seul, il tombe.

L’idéogramme “homme” au sens d’être humain, personne
Propos recueillis par Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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