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Roland Hernaez, 1000 techniques, un principe

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De tous les hauts gradés français du karaté, Roland Hernaez, 9e dan de Nihon Tai-Jitsu, est sans doute l’un de ceux dont la longue expérience s’enracine dans les sols les plus variés. Il fut pionnier en France de la plupart des grands « budo », pour creuser son sillon le plus profond dans le Nihon Tai-Jitsu, dont il est l’un des Fondateurs.
Interrogé en juin 2017 par « Le Mag » dans le cadre des soixante ans de la discipline , il nous emmène avec lui dans le temps et à travers les univers techniques, à la recherche du principe fondamental

Comment devient-on pratiquant de tai-jitsu dans les années 50 ?
À cette époque là, en 1951, je venais de découvrir le judo dans une colonie de vacances où l’un des moniteurs était pratiquant de cette discipline encore jeune en France. Je me passionne pour ça et je commence à le pratiquer. Je dois dire que c’est une passion qui ne m’a jamais quitté et je n’ai arrêté de pratiquer et d’enseigner le judo qu’il y a une vingtaine d’année. Dans ce temps-là, c’était une pratique double : on faisait l’art martial de Jigoro Kano, des randoris, qui n’étaient pas encore sportifs, et il y avait une partie ju-justu. On rentrait dans l’esprit self-défense, bagarre de rue et même close-combat. Tout le monde faisait les deux. J’ai eu la chance de faire mon service en 1954 au Fort Carré d’Antibes où j’ai pu faire beaucoup de judo à l’école d’entraînement physique militaire avec les Maîtres Levannier et Kawaishi pour qui j’ai le plus grand respect.

Et vous découvrez aussi le karaté…
Effectivement, c’était en 1956 à la Montagne Sainte-Geneviève, à Paris. Je faisais un randori de judo vigoureux avec Henri Plée, qui était très fort, et il me dit « tu connais le karaté ? ». J’ai essayé et j’ai tout de suite beaucoup apprécié. Les atémis, cela correspondait à mon tempérament et c’est une dimension qui me manquait. Parallèlement, je découvre Jim Alcheik, lui aussi ancien judoka, qui revenait de deux ans au Japon où il avait pratiqué dans le dojo de Minoru Mochizuki. Avec lui, je me mets à pratiquer l’aïkido et ce qu’il appelle alors le tai-jitsu, qui abordait aussi la dimension du combat réel.

Quelle était la différence avec vos bases de Ju-Jutsu ?
L’aïkido, je l’avais découvert dans un stage avec Tadashi Abe, mais le travail avec Mochizuki et Alcheik était infiniment plus « viril » et il y avait aussi une dimension atémi, dans laquelle je me retrouvais. Le tai-jitsu est une école de ju-jutsu sur le plan des principes, mais, à Antibes, j’avais déjà commencé à penser que le ju-jutsu de Kawaishi trouvait parfois ses limites dans certaines situations, cela dit sans vouloir l’offenser, car c’était un très grand pédagogue. Avec le travail de Minoru Mochizuki, on était relié aux trois Fondateurs dont il avait été un élève direct, Jigoro Kano pour le judo, Gichin Funakoshi pour le karaté, et Morihei Ueshiba pour l’aïkido. Il pratiquait le kendo, il était aussi versé dans les écoles traditionnelles de ju-jutsu et de sabre, le travail de koshi no mawari, défense et contre-attaque contre une agression au sabre court ou au poignard. C’était un maître complet comme il y en avait peu au Japon et comme on n’en connaissait pas en Europe. Quant à Jim Alcheik, je ne le savais pas à ce moment-là, mais c’est désormais de notoriété public : il faisait partie de la police secrète française en lutte contre les agissements de l’OAS, un groupe que l’on a appelé alors les « barbouzes ». Il est mort à Alger dans un attentat qui l’a tué avec dix-huit de ses camarades. C’est à sa mort que j’ai repris le flambeau sur le plan technique et que j’ai édifié, moi qui était aussi par ailleurs professeur d’éducation physique, une méthode pédagogique pour le tai-jitsu, là où il n’y en avait encore pas vraiment.

Vous auriez pu alors adhérer à la fédération de judo, cela aurait été logique ?
Le judo ne s’intéressait alors pas tellement au ju-jutsu en tant que tel, alors que le karaté a su y voir une discipline complémentaire. Et sans doute qu’à l’époque j’étais aussi très fier d’être un leader de groupe, d’être un pionnier. C’est l’ego de la jeunesse. Mais il y avait aussi une logique à aller vers le karaté qui m’intéressait beaucoup, car notre variété technique nous ouvrait à tous les champs de la pratique. « Tai » le corps, comme une arme complète. Minoru Mochizuki était karatéka aussi d’ailleurs, et plus tard son fils Hiroo Mochizuki, qui est allé progressivement vers le Yoseikan dans une logique proche de la nôtre. J’ai été profondément inspiré par l’apport technique du Shorinji Kempo aussi. Hiroshi Aosaka est resté deux ans chez moi en arrivant et je dois beaucoup à cette école dont je fus la première ceinture noire en France. C’est ainsi que nous sommes devenus la première discipline affinitaire du karaté. Le Président Delcourt à l’époque m’avait dit : « C’est bien, mais si vous voulez être dans la perspective du karaté, il vous faut des kata ».

Vous n’aviez pas de kata ?
Non, l’esprit du Tai-Jitsu de l’époque, c’était la liberté. On cherchait la variété des solutions, pas leur codification. Avec Daniel Dubois, nous avons donc proposé trois kata, qui étaient au départ des enchaînements à faire seul, comme en karaté. Par la suite, nous avons proposé six kata à faire à deux, regroupant à peu près l’ensemble des techniques. Nous continuons encore cette élaboration. Je travaille sur des enchaînements pour les enfants, cela leur plaît beaucoup, et c’est une façon de les faire travailler qui a été trop négligée jusque-là, à mon avis. J’ai fait trois enchaînements simples, trois petits affrontements démonstratifs. Évidemment, l’esprit est différent des katas adultes, mais j’essaye de mettre en avant le principe sous-jacent à toute cette richesse technique…


Et ce principe, c’est lequel ?
Plus jeune j’étais sensible à l’esprit d’efficacité, le côté dynamique et percutant du tai-jitsu. À mon âge, je continue à pouvoir m’y exprimer, comme je ne peux plus le faire en judo par exemple, parce qu’il y a toute la subtilité du travail des clés, la pertinence des tai-sabaki. En débutant cette pratique, j’avais déjà senti que l’apport des déplacements de l’aïkido apportait beaucoup, surtout que, par comparaison, le judo et le karaté de ces années-là étaient assez pauvres dans les déplacements. Le judo a par la suite gagné en subtilité avec l’apport des grands experts venus du Kodokan, mais les a reperdus en valorisant trop exclusivement la pratique sportive. En karaté, en revanche, ce travail s’approfondit régulièrement, y compris en compétition il me semble. Dans les enchaînements pour les enfants, je fais en sorte qu’ils soient attaqués trois fois. Deux fois ils temporisent, tentant d’éviter le passage à l’acte, avant d’agir sur la troisième agression. C’est une façon symbolique de faire passer l’essentiel : la dimension du contrôle qui est au cœur du budo, au cœur de la notion de tai-sabaki. C’est cela pour moi la technique fondamentale, le principe central, cette capacité à créer le vide, à s’effacer pour mieux contrôler, et le souci qui va avec de faire une réponse mesurée et non létale.

Ce serait une comme une philosophie de vie ?
Ce n’est pas un choix théorique. Les arts martiaux, votre pratique, influencent votre vie. Elle est ce que vous êtes et elle s’approfondit en même temps que vous. En plus, dans notre pratique de tai-jitsu, il y a une telle variété technique que vous pouvez littéralement forger votre propre système. Comme je le disais, plus jeune j’étais impulsif, un peu rentre-dedans, j’aimais dominer. Ma pratique ressemblait à ce que j’étais. Mais ce que vous apprenez devient aussi une seconde nature, vous montre une autre dimension qui vous change. Ce n’est pas l’idée d’entrer dans un moule. Mais accompagner l’attaque plutôt que la bloquer, c’est une toute autre vision du monde ! Il y a des choses fondamentales qui se jouent en nous quand on comprend comment « sortir de l’axe ». Ce sont des leviers qui peuvent agir sur toute votre vie. C’est ce qui fait la grandeur de ces arts et qui donne aussi du sens à des expériences au long court comme la mienne. On se donne le temps de l’imprégnation.

Prenez-vous encore beaucoup de plaisir sur un tapis ?
Mais je me régale ! Comme je le disais, il y a encore beaucoup à faire, je peux me rendre utile, je fais des stages en France et ailleurs, et je continue à travailler pour moi-même sur des champs techniques que je n’ai pas encore totalement explorés. Et puis, pour moi, c’est aussi le temps des fêtes. J’ai la chance d’avoir des élèves qui m’entourent de beaucoup de chaleur humaine. Les arts martiaux m’ont tout apporté. J’ai le privilège de vivre avec une femme avec laquelle je m’entends très bien, d’avoir une maison à la campagne avec des chevaux et des poules, et j’en profite tous les jours. J’ai le sentiment satisfaisant d’avoir pleinement réussi ma vie, et c’est grâce aux arts martiaux.

Crédit Photo : Lionel Froidure / www.imaginarts.tv
Emmanuel Charlot

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