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Lionel Froidure « Travailler l’intérieur de l’œuf »

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Son visage est familier aux passionnés. Ils l’ont tous vu s’entraîner à Okinawa ou en Chine, aux Philippines ou en Corée, s’imprégnant des conseils d’un grand maître. Lionel Froidure n’est pas seulement un excellent documentariste qui a beaucoup fait pour la diffusion d’une image de qualité dans les pratiques martiales, il est aussi ce chercheur de vérité martiale qu’il incarne. Au bout du monde ou dans son dojo de Blagnac, un quêteur sincère de sens et de techniques, qu’il ramène comme des trésors à ses élèves.

Les amateurs vous connaissent comme un grand reporter du monde des arts martiaux, mais vous avez été d’abord membre de l’équipe de France de karaté…
On peut dire que je suis tombé dedans tout petit, comme Obélix. Mes parents enseignaient, mon père est un ancien champion de France de karaté contact, arbitre international. Je faisais comme papa-maman, et puis j’ai commencé à m’investir vers 12-13 ans, je voulais être « comme eux », Thierry Masci et la bande. J’ai fait ma rébellion d’ado dans le karaté à ma façon, en m’entraînant deux à trois heures par jour vers quinze-seize ans pour rejoindre ces gars cools. J’ai fait un podium national et je suis effectivement entré en équipe de France en cadet-junior, un super souvenir. J’étais cadet et Alex Biamonti junior ! Et il y avait Masci, Pettinella, Bilicki juste au-dessus… J’ai passé trois ans incroyables, j’ai beaucoup appris.

Mais vous n’avez pas insisté ?
En fait, je me suis rendu compte que ce que je préférais, dès que je rentrais chez moi, c’était de partager tout ce que j’apprenais. Assez vite, je n’ai plus eu qu’une seule idée en tête : devenir enseignant. On va dire que j’ai patienté à l’école jusqu’à dix-huit ans, car pour moi seul le tapis comptait à ce moment-là. J’ai réalisé plus tard à quel point j’avais tort en ouvrant un peu mon champ de vision. Et puis être prof, c’est un peu comme être entrepreneur, il y a un panel de choses à connaître. Il a fallu que je me forme tout seul, sous l’œil bienveillant et un peu inquiet de mes parents. Ils étaient professionnels et savaient à quel point c’est compliqué.

À Okinawa l’an passé.


Vous êtes karatéka de formation, mais ouvert depuis longtemps à d’autres disciplines martiales…
J’ai toujours été intéressé par l’efficacité des principes martiaux. J’ai d’ailleurs refait du karaté jutsu en compétition vers trente ans – j’ai même gagné la Coupe de France Sud – pour cultiver cette dimension très formatrice des réussites et des échecs de la compétition. Dès le début, comme mes parents avaient un centre multi-arts martiaux, j’allais voir le nihon tai-jitsu, l’aïkido, le taekwondo, pour dénicher ce que je ne trouvais pas, avec mes yeux de jeune, dans le karaté de mes débuts. Au début, on voit ça comme des blocs de Lego qui ne s’emboîteraient pas. Puis, en approfondissant le travail des fondamentaux, on découvre qu’au fond, on fait tous la même chose. J’aime la notion de Ri-Ai, qui exprime la transversalité des principes.

Comment est entré dans ce parcours l’événement du voyage ?
J’ai commencé à déployer mes ailes jusqu’à Blagnac, à vingt-cinq ans, pour prendre mon propre dojo. J’étais un passionné de photos, de vidéos, et je faisais des projets externes, pour mettre du beurre dans les épinards. David Basset m’a un jour demandé un DVD sur les arts martiaux vietnamiens pour les enfants, le premier d’une longue liste, car j’en ai fait ensuite avec Lavorato sensei en karaté shotokan, Zenei Oshiro pour le goju-ryu, j’ai retrouvé Bernard Bilicki pour le karaté jutsu… J’avais envie de rendre aux arts martiaux, de montrer à tout le monde leur valeur. C’est en regardant un jour un docu de plongée que je me suis dit que c’était ce que je devais faire. J’ai fondé Imagin Arts et je suis parti dès que j’ai pu. J’ai fait treize documentaires sur ces voyages dans ces pays dont on rêve quand on pratique les arts martiaux.

Ce qui est frappant, c’est votre façon de vous mettre en immersion. Pourquoi ce choix ?
C’est un point de vue de pratiquant. Une recherche personnelle que je prolonge par ce moyen. Je pars à chaque fois avec un guide très introduit, avec lequel je peux avoir accès aux plus grands maîtres. Par exemple je suis parti à Okinawa avec Zenei Oshiro, en Chine avec un disciple qui avait ses entrées. J’ai un cadreur avec moi pour pouvoir me concentrer sur l’entraînement, je ne filme que les moments hors du tapis. Je n’impose rien, je me fonds dans l’expérience, je viens chercher la technique et la rencontre. Quand vous pratiquez six heures par jour pendant trois semaines – un mois, il se passe quelque chose. Il faut du temps pour saisir le cœur des pratiques. Quand on débarque, c’est toujours un choc, et on est toujours débutant, même après vingt ans d’entraînement.

Qu’en retirez-vous globalement ?
Essentiellement, ce que je me dis souvent sur place : « dommage que je n’ai pas vu ça plus tôt ! ». Je suis shotokan, ce sont mes bases et je n’ai aucun regret sur ce plan. J’ai gardé cette forme, mais il y a beaucoup de changements sur le fond, notamment depuis mon passage à Okinawa. J’ai l’impression que j’ai commencé à travailler l’intérieur de l’œuf. Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas transmises… ou que je n’avais pas perçues, parce que j’ai aussi l’impression que ces expériences me permettent de mieux percevoir ce que montrent depuis longtemps des Bilicki ou des Lavorato. Ce qui est intéressant, c’est que, souvent, chaque art focalise quelque chose. Le goju ryu, c’est l’ancrage, mais en même temps les positions hautes, avec cette idée qu’ils expriment par le mot « shimeru », serrer, être compact pour mieux transmettre la force. Dans les arts martiaux philippins, c’est le « flow », l’idée que le mouvement ne doit jamais s’interrompre, un concept que j’ai retrouvé dans le karaté jutsu de Bernard Bilicki. Dans le Bagua chinois, il y a ce concept de spirale, venir de l’extérieur vers l’intérieur pour prendre le centre… concept que j’ai vu aussi dans le dojo de la famille Mochizuki à Shizuoka.

Qu’est-ce qui vous a fait le plus impression ? Quel maître ou quel style ? Vous êtes devenu instructeur en arts martiaux philippins…
C’était tentant pour moi de me connecter à leur travail. À la base, je faisais du kobudo, mais ce ne sont pas des armes contemporaines. Aux Philippines, j’ai rencontré des maîtres qui avaient combattu en duel à la machette en public. Une arme du quotidien qui leur avait servi à lutter contre les Japonais. Le maître de mon école « Doblete Rapilon » a été kidnappé par le Sultan du Sud pour combattre une fois par mois à mort à la machette ! Il s’est échappé, invaincu, au bout d’un an. J’ai toujours ce goût pour le pragmatisme, le réalisme des techniques et des pratiques. C’est d’abord ça pour moi : « goshin », la défense de soi et de ses proches. L’idéal de « Do » vient en second. Et puis les Philippines, c’est aussi mon pays de cœur, j’y ai rencontré ma femme. Mais celui qui m’a le plus impressionné sur tous ces voyages est sans doute Kiyuna Sensei, à Okinawa. Il est 10e dan, il a quatre-vingt-huit ans et il est toujours extraordinaire. J’ai l’impression qu’il est meilleur d’année en année. Il est « imbougeable » en mains collantes, il a toujours le sourire, le goût de l’entraînement… Il a raffiné les principes qu’il utilise sans plus rien de superflu, dans une maîtrise totale. Quand on avance, on se débarrasse des scories, comme une lame que l’on forge jusqu’à l’acier le plus pur. En France, on a la chance d’avoir des Lavorato, des Valéra, qui s’entraînent toujours et sont loin devant les autres. C’est rassurant de voir ça et de se dire qu’on a toute une vie de pratique. Les blocs de Lego de mes débuts, j’en ai rejetés quelques-uns dont je ne savais pas quoi faire, et les autres se sont fondus en une seule pièce. C’est mon karaté.

Propos recueillis par Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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