Kenji Nakata : « Travailler ce qu’il y a avant le geste »

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Kenji Nakata, 8e dan, enseigne dans son club « Kokoro » et chez Dassault plus de cinquante ans. Pour autant d’expérience et d’entraînement assidu qui l’ont conduit à aller chercher ce qui se trouve avant la technique et qui permet tout le reste. Une expertise vitale.

Comment avez-vous commencé le karaté ?
Je faisais de l’athlétisme et du judo au lycée mais, sans catégorie de poids, avec mes soixante-cinq kilos, je n’avais pas l’avantage. Alors, à l’université d’Osaka, je me suis tourné vers le karaté. C’était une discipline qui avait mauvaise réputation à l’époque, bien plus que le MMA aujourd’hui. Le karaté, c’était pour les bagarreurs, les voyous. Pourquoi j’ai aimé ça ? Je ne sais pas ! Une question de tempérament. Moi aussi, je voulais être fort. C’est la motivation par laquelle on débute la pratique avant de comprendre tout le reste. J’ai pris beaucoup de coups. La plupart du temps par mes aînés. C’était vraiment une discipline sans règle. Je peux le dire, je suis content du karaté actuel ! Maître Nino Satoru était mon « sempai » à l’université, je suis progressivement devenu son assistant et c’est par lui que je suis arrivé ensuite en France. Puis, j’ai suivi Maître Teruo Hayashi, grand expert du karaté shito-ryu. C’est un style, mais c’est surtout une porte d’entrée. Il y en a de différentes, mais ceux qui s’entraînent jusqu’au bout font tous le même chemin.

« En France, le respect vient du cœur »

Comment avez-vous considéré la France et les Français ?

Je suis arrivé en France à l’âge de vingt-sept ans avec l’opportunité d’enseigner. Au départ, je devais rentrer au Japon, mais l’amour m’en a empêché. J’ai rencontré une Bretonne et nous avons fait cinq enfants. Nous avons désormais quatre petits-enfants. Je peux dire que nous avons bien travaillé pour la France ! Dans mon enseignement, au début, j’ai travaillé à la japonaise, mais sans une bonne explication, les Français, ils ne veulent pas bouger (sic). « À quoi ça sert ? Pourquoi on fait ça ? » Il a fallu que je m’adapte. C’était aussi une richesse pour moi, parce que les choses les plus importantes, comme le respect, les règles du dojo, maintenant, je sais expliquer pourquoi cela compte. J’ai obtenu ce que je voulais par les mots, comme éteindre le portable, être conscient pendant le salut.
Le dojo est un lieu sacré, c’est l’endroit où l’on apprend des choses essentielles. Les Français qui ont une expérience de la pratique sont tout à fait dans la bonne perspective au bout de quelques années. Ils font les choses avec naturel. Pour les débutants, c’est nouveau, il faut les y amener, les cadrer pour qu’ils ne se trompent pas. Ce qui est intéressant avec la France et les Français, c’est cette double logique qu’ils sont capables d’assumer. Au Japon, il y a une hiérarchie, les professeurs sont distants et le respect qu’on leur porte est obligatoire… même aux professeurs nuls ! En France, le professeur est le maître sur le tapis et on le respecte. Mais, après, on va au café pour boire un coup ensemble, et c’est l’amitié qui prend le relais. Je l’ai appris ici et cela m’a plu. En France, le respect vient du cœur.

Vous avez progressivement développé votre méthode…
Physiquement, je suis léger, et je dois pouvoir travailler avec des poids lourds, y compris au corps-à-corps. Je sentais qu’il fallait travailler la base encore plus profondément. J’ai commencé à m’intéresser au yi-chuan et au qi-gong il y a quarante ans. Il s’agit globalement de rester statique pour s’enraciner. Au départ, c’est simple… Ensuite, on bouge à partir de ces racines, que l’on a constituées. On connecte le corps des pieds à la tête. Par le travail du tui shou, les « mains collantes », on pratique avec l’idée de pouvoir se rapprocher, de rester proche de l’adversaire – ce qui n’est pas forcément le concept du karaté – tout en gardant la maîtrise de la situation. Quand on fait un geste, tout le corps est en mouvement. Cela fait des années qu’avec un groupe d’amis experts nous sommes sur cette démarche, que nous développons cette pratique spécifique.

Quel est l’enjeu de ce travail ?

Je dirais que l’essence du karaté est de faire le geste juste. C’est une recherche considérable qui dépasse même la pratique martiale, car on peut l’appliquer à toutes les circonstances de la vie, du plus simple au plus complexe. Quand on ne bouge pas, on voit beaucoup de choses. Mais quand on est en mouvement, on oublie tout. On ne parvient plus à discerner, à agir de façon pertinente. Quand on bouge, l’esprit n’est pas calme. C’est pourtant à cet état d’esprit qu’il faudrait parvenir, pour le garder en permanence. Le travail que nous faisons vise à cela. Il s’agit en quelque sorte de travailler ce qu’il y a avant le geste, pour que celui-ci soit toujours pertinent. C’est un travail de concentration par la méditation, de maîtrise énergétique par la posture. Sur la base du travail statique du qi-gong, on commence à bouger doucement, en aiguisant progressivement les réflexes les plus justes, puis on peut gagner en vitesse avec l’idée, comme dans le tui shou, de toujours pouvoir concentrer la force au point juste en relâchant le corps, pour pousser, déséquilibrer, frapper en dégageant une force fluide qui ne s’arrête pas. Ensuite, les techniques qui viennent après sont celles de notre style. Mais si on ne maîtrise pas cette base fondamentale… ce n’est qu’un style.

Tout commence donc par la posture statique ?
Tout est prison dans cette vie et notre idéal à tous est de se libérer. Bien sûr, on peut dire que la posture statique est une prison et on ne peut pas y rester toute sa vie. La posture de l’arbre, cela fait mal. Mais on s’habitue. Il faut patienter, car la seule prison permanente, c’est la maladresse, l’incapacité. Dans son corps, dans son mental, dans les relations avec les autres. La pratique de la technique ne suffit pas, et elle peut même devenir prison elle aussi. Il faut amplifier la base, se libérer à partir de là. Je parle de la vie elle-même. Pour ma part, en plus de mon enseignement du karaté et du yi-chuan, je pratique deux à trois heures par jour. Je fais du qi-gong et du kata en me concentrant sur la connexion du corps. Si je ne le fais pas, je me sens moins bien. Je m’entraîne toujours avec la même passion, sans restriction, à fond. Parce que j’aurais bientôt soixante-dix ans et je sens que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. Je fais des progrès ! Je peux en faire jusqu’à quatre-vingts ans. Je peux aller encore plus loin.

Emmanuel Charlot / Sen No Sen
Photos Denis Boulanger / FFKaraté

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