Jean Olivié “Irimi, l’art d’entrer dans la distance”

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Comment avez-vous découvert le shotokai ?
C’était à Bordeaux, j’étais nageur, je jouais au water-polo à un bon niveau. Je suis passé sous les fenêtres du dojo, j’ai entendu les cris, je suis monté, je ne sais pas très bien pourquoi. Je suis revenu, une fois, deux fois… J’ai aimé voir tous ces gens dans la même tenue, tous logés à la même enseigne. À l’époque, je finissais mon apprentissage, j’étais timide et j’ai sans doute senti que ce serait un bon endroit pour moi. Je m’y suis senti à l’aise. C’est comme cela que je me suis retrouvé chez Pierre Heintz qui était alors membre de l’équipe de France. Mais j’ai appris qu’une association se montait dans mon entreprise, le CHU de Bordeaux, et je les ai rejoints. Le professeur était Serge Devineau, élève de maître Harada, et il proposait une autre forme, dans laquelle je me suis retrouvé pleinement. C’était du karaté shotokai.

Comment le définiriez-vous ?
On dira que c’est une forme traditionnelle de karaté, même si je ne veux pas dire par là que les autres styles ne le seraient pas ! Grâce au karaté, j’ai rencontré beaucoup de gens extraordinaires, des hommes dans la voie, comme Jean-Pierre Lavorato et beaucoup d’autres. J’ai d’ailleurs beaucoup appris en suivant Bernard Bilicki après la mort de maître Murakami et je lui dois beaucoup. Je pense aussi que des experts comme Jean-François Tisseyre, qui est très ouvert, apportent et vont apporter énormément à la fédération.
La « voie », c’est juste un ressenti, et de l’entraînement quotidien. En shotokai, on ne fait pas de compétition pour des raisons éthiques. Les choses se jouent ailleurs. Là encore, cela ne m’empêche pas d’avoir été, et d’être toujours très impliqué dans l’organisation de la ligue ! Je suis de toutes les compétitions depuis des années par les responsabilités que j’ai eues en tant que secrétaire, président… Il y a en d’ailleurs dans des formes de budo traditionnelles comme le kendo par exemple. Pour nous, ce n’est pas la dualité, ni les récompenses qui sont l’enjeu. Dans le budo japonais, la discrétion est importante, on ne montre pas le kimono, tout cela fait partie de références culturelles avec l’esprit shinto et le zen à la base. Mais comme dans tous les styles, le corps est essentiel. On commençait toujours par un travail physique très dur, car le but était d’aller vers le dépassement, de trouver une nouvelle énergie au-delà de la fatigue. Je me souviens d’entraînements si engagés qu’on ne pouvait plus enfiler nos chaussures pour rentrer.

Quelles sont les caractéristiques techniques du shotokai ?
Notre travail cultive la fluidité, l’esquive plutôt que le blocage. Nous cherchons l’état d’esprit qui permet d’anticiper pour dévier et agir juste, en entrant à fond. Le bunkaï, c’est magnifique sur le plan technique, mais la réalité, ce n’est pas ça. Maître Murakami aimait bien raconter une fable, une sorte d’allégorie : un homme affamé voit un lapin pas très loin. Il a un arc et une flèche enclenchée. Tant que la flèche n’est pas partie, il a toujours l’espoir de pouvoir se nourrir. Voilà notre sujet. La flèche doit-elle partir, et quand ? Une fois qu’elle est tirée, on ne peut plus la ramener. La flèche, le poing doivent absolument atteindre leur but. Irimi, l’art d’entrer dans la distance, est au cœur de notre travail tout au long de notre parcours de pratiquant. L’idée est moins de frapper, que de traverser l’adversaire. Maître Murakami disait que si on pouvait penser le mouvement, c’est que ce n’était pas encore Irimi ! J’ai aussi une formation de sophrologue qui m’a ouvert des horizons pour approfondir cette recherche. C’est une préoccupation transversale après quelques années de pratique, je crois. Certains font du tai-chi ou du ïaido… C’est une étude passionnante et précieuse. Un jour, alors que j’étais sur une radio locale, une mère de famille m’a appelé pour son fils aveugle, passionné de karaté, mais qui n’avait pas pu, jusque-là, rester dans les clubs qu’il avait essayés. Aujourd’hui, Daniel Lafaye est 4e dan avec un excellent niveau technique, et toujours pratiquant. Sans le shotokai, je n’aurais sans doute pas pu l’aider à devenir le karatéka qu’il est devenu.

Comment avez-vous rencontré maître Murakami ?
Au Japon, avec Serge Devineau, nous avons rencontré Maître Egami, qui avait été l’instructeur principal du dojo de Maître Funakoshi après la guerre, puis son successeur, s’éloignant progressivement des choix de la JKA pour préserver, selon son idée, l’essence du karaté de Funakoshi. Il insistait sur l’idée du ippon tel que nous le concevons, imposant à ses élèves d’anticiper et de ne jamais reculer. C’est lui qui nous a fait une lettre d’introduction pour aller travailler auprès de maître Murakami, alors à Paris. Ils étaient tous les deux des hommes d’exception, et nous étions comme des enfants intimidés lors de nos premières rencontres ! J’ai eu le privilège de suivre maître Murakami jusqu’à sa mort, de maladie, en 1987. C’est un homme qui a énormément évolué tout au long de sa vie, n’hésitant pas, par exemple, à remettre en question son enseignement et sa conception du karaté. À la fin, il était devenu notamment un très grand spécialiste de musique classique.

Où en est le shotokai français ?
Dans la période de succession, toujours difficile, grâce à l’esprit d’ouverture et l’aide active de la FFKaraté, nous avons invité les anciens à se réunir pour créer tous ensemble un collectif (France Shotokai Karate Do) qui devait permettre de rassembler les énergies et de continuer à faire vivre, à faire évoluer notre école. Comme toute entité vivante, une école peut mourir si elle n’est pas nourrie, un style peut s’épuiser. Nous faisons des stages, des séminaires, le prochain aura lieu le 22-23 février 2020. Nous avons cinq experts dans ce collectif, quatre sont experts fédéraux, ce qui est une excellente chose, car c’est à nous d’aller vers les autres pour montrer ce que nous faisons, comment nous nous situons dans cette grande famille de pratiques liées par l’histoire. Nous sommes cinq 6e dan et deux 7e dan, Serge Devineau et moi-même. C’est une belle satisfaction, à 75 ans, de pouvoir partager ce long parcours avec son professeur. Je croise les doigts pour ne pas être touché par la maladie et pouvoir continuer à pratiquer tous les jours, à faire des stages. Je veux simplement continuer à faire perdurer, à passer les choses. Il faut aller vers les jeunes, l’avenir du karaté. Je souhaite que cela dure encore longtemps ! Une vie de karaté, c’est une belle vie.

Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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