Hidetoshi Nakahashi « Un homme tranquille »

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Il cherchait quelque chose et c’est en Corse qu’il l’avait trouvée. Celui restera à jamais le maître souriant de l’ile de beauté a longtemps diffusé un karaté ensoleillé. Une leçon de sérénité que nous avions partagée avec lui il y a plusieurs années et que nous vous proposons de revivre dans cet entretien posthume.

Les moines de Kobe
« À quatre ans, je faisais un peu de kendo, mais je n’étais pas assez sage. C’était trop discipliné pour moi, il fallait que mon énergie sorte ! Alors ma mère a pensé au karaté. Je me suis retrouvé au temple bouddhiste de Kobe ou les moines faisaient du shito-ryu. À la maison, j’étais un peu un enfant gâté, au temple, c’était autre chose. Les moines étaient gentils et très doux, mais l’entraînement était dur ! Il n’y avait pas de tapis, même pas de parquet car on pratiquait en extérieur, par tous les temps, dans la chaleur humide, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il fasse moins de zéro. Je n’ai jamais manqué une leçon. Les moines de Kobe m’ont marqué de façon indélébile. Ils m’ont appris que la vie n’est pas tempérée. »

Denis Boulanger/FFK

Des kento non présentables
« Je me suis passionné pour le karaté. À seize ans, j’ai commencé à faire des compétitions. Bien sûr, à l’époque, il n’y avait pas de catégorie de poids ni d’âge. Avec mes 65 kg à peine pour 1m72, je rencontrais souvent des colosses de 100 kg et plus. J’ai appris les esquives, il n’y avait pas de championnat du Japon, chaque groupe organisait ses rencontres et la « Kengo-Kai » rassemblait l’ensemble dans une compétition toutes catégories inter-styles avec trente-deux combattants sélectionnés. J’ai été huit fois dans cette sélection des « nihon-budoka » et je suis parvenu deux fois en demi-finale. Je m’entraînais tout le temps. Pour nous, la première chose, avant la technique, c’était le mental. Je faisais quarante-cinq minutes de makiwara sans m’arrêter, avec mes camarades, on s’entraînait dehors dans la neige, sous des cascades ! Le karaté de ce temps-là était dur et les contacts appuyés. Je me suis retrouvé cinq ou six fois avec des côtes cassées… mais j’en ai cassé aussi quelques-unes ! En fait, avec mon gabarit, je travaillais sur la vitesse et les esquives et je frappais en yoko-geri et mawashi-geri, mais cela ne se faisait pas beaucoup, j’étais très rapide, peut-être un peu trop, et les défenses n’étaient pas très bonnes, alors il y avait des KO, comme la fois ou j’ai assommé le champion de l’année précédente, monsieur Chiba, d’un mawashi-jodan. J’ai été disqualifié. Cela m’arrivait souvent… Après, on se rendait à l’hôpital avec des petits gâteaux pour s’excuser. Ma mère était fière… mais elle ne voulait pas manger avec moi, j’avais toujours les kento en sang ! »

Une certaine fatigue
« Mon père tenait une boutique de luxe de kimonos traditionnels. Il aurait aimé que je travaille à sa suite, mais moi, j’avais du mal, surtout avec les clientes. C’était le karaté qui m’intéressait exclusivement. À l’époque, être professionnel de karaté, cela n’existait pas. On en faisait au collège, en université, à la police, tous les lieux que je fréquentais pour m’entraîner. J’ai fait des études d’économie et par la suite, j’ai aidé un ami à monter un garage, ce qui m’a permis de gagner un peu d’argent, mais tout mon temps était consacré au karaté. Le karaté m’a permis d’échapper à beaucoup de choses. Certains de mes amis d’enfance étaient devenus des yakusas importants à Kobe. Il y avait des clans opposés qui se faisaient la guerre. Grâce au karaté, on me respectait et je n’ai pas eu à choisir. L’un d’eux me disait « Nakahashi, si tu ne marches pas dans le droit chemin, je te tue ! ». Mais au bout de tant d’années de combats durs, de trop d’entraînement, de trop de relations, de trop de karaoké et de sorties le soir comme on fait au Japon, j’ai commencé à être fatigué de cette vie. J’avais mal partout et je passais mon temps chez l’acupuncteur. J’ai commencé à sentir qu’il fallait absolument changer quelque chose. Ce n’était pas normal d’être dans cet état. Je fréquentais un club privé qui recevait de nombreux étrangers qui pratiquaient le karaté, entrepreneurs, ambassadeurs, consuls, banquiers… Et on me proposait de nombreuses expériences à l’étranger. États-Unis, Sénégal, Grande-Bretagne. J’ai finalement atterri en Corse où je devais rester trois mois. Je ne l’ai plus quittée. »

Denis Boulanger/FFK

J’ai trouvé mon paradis
« Quand je suis arrivé en Corse en 1976, j’ai été accueilli par Jean-Pierre Cordoliani qui a su tout de suite me donner le sentiment que j’étais chez moi. Les gens ont été très accueillants, très gentils. Et il y avait la nature de l’île, qui me faisait penser à Okinawa, mais avec ce climat si doux… C’était le paradis après les buildings de Kobe. J’étais mal, en deux mois, la maladie avait disparu, en six mois j’étais en pleine forme. Depuis, je suis chez moi ici. Grâce à cet endroit et à ces habitants, je suis devenu un homme tranquille. J’ai eu des propositions nombreuses pour partir, entraîner des équipes nationales, mais il y a maintenant 1600 licenciés environ dans l’île (Au moment de l’interview, NDLR) et je connais tout le monde. Si j’avais accepté, même pour quelques années, ils auraient dit ” Nakahashi nous a abandonnés “.»

Nationaliste amical
« Les nationalistes corses m’ont toujours bien apprécié, je crois. Avec mon karaté et mon esprit japonais, on se ressemblait. Sur mon dojo, j’avais mis le drapeau japonais, alors certains sont venus me voir pour que je mette aussi la Tête de Maure. Mais je n’ai pas voulu. J’ai dit, je suis Japonais. Bien sûr, je suis nationaliste, c’est l’esprit traditionnel des arts martiaux. Le nationalisme, c’est le souci de défendre sa famille d’abord, quand les bandits rôdaient entre les maisons, et puis son village. Et puis le cercle s’étend… Je suis un nationaliste mais amical. Pourquoi vouloir du mal aux autres ? J’ai eu de la chance de beaucoup voyager et de comprendre que le karaté rapproche les hommes. Il y a un esprit de fraternité et de respect qui naît de la pratique et de notre culture, au-delà de la dimension sportive, partout dans le monde. Je suis même allé en Palestine. Je pense que je suis peut-être le seul Japonais à être allé là-bas ! Mais après, j’ai subi beaucoup de tracasseries pour passer certaines frontières. C’est triste. Aujourd’hui, j’étends le cercle de mon nationalisme au monde entier. » 

Une rencontre
« Quand la rumeur a circulé qu’il y avait « un bon Japonais » en Corse, j’ai commencé à être invité, par Jo Boutros à Marseille, par Max Bichet à Cannes… C’est comme cela que j’ai rencontré Francis Didier et l’équipe de France, Thierry Masci, Alain Le Hétet et les autres à Montpellier. Avec Francis, cela a été tout de suite une rencontre, peut-être parce que lui aussi était à un tournant de sa vie. Il quittait la capitale pour le Sud de la France et cherchait autre chose que la compétition, bien qu’il soit le responsable de l’équipe de France à l’époque. Nous sommes allés au Japon ensemble. Ce qu’il voulait voir ce n’était pas le karaté universitaire mais les vieux maîtres du budo. On est allé dans les temples zen, on a croisé des maîtres très accueillants et polis. L’un d’eux a dit simplement à Francis « encore trop de force dans les épaules… », un maître de Iaïdo, Ayaguchi, 90 ans, trop malade pour nous recevoir à manger, a tenu à nous offrir une enveloppe pour que nous mangions à Kyoto. C’était un cadeau du cœur. Un choc pour nous. L’un d’eux nous a dit : « Qui peut battre celui qui fait du karaté jusqu’à son dernier souffle, jusqu’à la mort ? ». Ce sont des souvenirs dont nous parlons encore.»

Denis Boulanger/FFK

Marie-Jo, DTN de ma vie
« Ma première langue étrangère, cela a été le Corse. Alors, j’ai décidé que j’allais apprendre le français sérieusement. On m’a présenté une jeune étudiante, Marie-Jo, pour me l’enseigner. Au bout de dix minutes de français, j’avais mal à la tête. D’ailleurs, quand je dis aujourd’hui que c’est elle mon professeur de français, vu comme je parle, elle n’est pas contente ! Elle répond que quand on dit que les Corses sont les plus paresseux du monde, c’est faux, ce sont les Japonais ! Cela s’est fini par un mariage. Bien sûr, j’avais quelques années de plus mais, quand on me demandait mon âge, je faisais des signes avec les doigts que personne n’a jamais compris… C’est une grande famille corse et ce fut un beau mariage avec au moins cinq cents invités. Je dois beaucoup à ma femme. Elle m’aide énormément. C’est la DTN (Directrice Technique de Nakahashi) de ma vie ! »

 Le giri et le cœur
« La tradition reste forte au Japon, mais, aujourd’hui, la jeunesse évolue, s’américanise. Il faut évoluer avec le monde, mais tâcher de garder l’esprit des vertus du bushido. Au Japon, les gangs yakuza suivent les vieilles valeurs. Par exemple, « giri », l’obligation. Le respect absolu que l’on doit aux plus vieux, aux supérieurs, aux autres. La nécessité de tenir les promesses, de faire ce qui doit être fait. Ce n’est pas l’argent qui les tient, mais cette coutume ancienne du devoir. Cela donne des résultats parfois stupides et mauvais, mais si on respecte l’esprit de la règle, alors elle devient bonne. C’est la volonté du cœur, pure et sincère, qui doit être au centre du giri. Respecter les anciens, même après leur mort, faire preuve de délicatesse, assumer nos obligations avec honnêteté et amour. D’ailleurs, c’est le sens premier du giri. Quand les yakuzas se coupent le petit doigt pour se faire pardonner une faute, c’est parce qu’ils dévoilent ainsi le méridien du cœur, montrant par-là la sincérité de leur repentir. Même en Occident, il y a du giri. La contrainte des obligations n’est pas forte, mais celle du cœur existe. D’ailleurs, si la France aime tellement le budo, c’est parce qu’elle y retrouve ses racines de grande culture guerrière, chevaleresque. Une histoire plus ancienne que celle du Japon et qui reste très forte. Les huit directions d’esquive, c’est très important à comprendre. Pas seulement en karaté mais aussi en ju-jutsu, en ken-jutsu … Le face à face, c’est un peu simple. Le karaté, c’est du sabre. Si les deux combattants restent face à face pour frapper, ils meurent ensemble ! Mais avec une esquive de 45°, alors c’est possible. C’est l’esprit de ju, de l’adaptation à l’autre, toujours resté dans le yin-yang. Chez moi, je pratique mon karaté, mais aussi le kobudo et le boken, pour moi. Au Japon, je vais voir le maître d’une école qui existe depuis 400 ans, Inoue. Je suis un petit élève, mais j’aime bien pratiquer les techniques de tanto, c’est intéressant pour compléter l’étude des atémis. Nos budo, kendo, judo, karate-do, tout vient des mêmes sources anciennes, des vieilles écoles de jutsu. Il faut étudier les principes communs.»

« Toujours …Soleil »
« J’aime les plaisirs de la vie : manger, boire le bon vin français, le champagne, mais pas tous les jours ! J’ai compris en venant ici que le karaté qui était toute ma vie, c’était aussi une vie toujours en bonne santé. J’ai compris tout seul que ce n’était pas seulement l’entraînement qui compte mais l’équilibre. Il faut apprendre à se connaître, se contrôler soi-même. À l’entraînement, je suis sévère, mon visage change. Certains ne comprennent pas parce qu’ils sont habitués à me voir autrement. Mais c’est normal, en karaté il faut être concentré, vigilant tout le temps, déjà pour ne pas se blesser. Mais, après l’entraînement, l’énergie intérieure doit se libérer. Comment ? Il faut rire ! J’ai des élèves médecins et je leur explique que quand un verre d’eau plate est toujours en vibration, les bactéries ne peuvent pas se mettre dedans. C’est pareil pour nous avec les maladies ! Il faut que l’énergie circule. Je ne donne pas trop d’heures de karaté parce que je ne suis pas seulement professeur, c’est mon énergie que je donne aux élèves. Et quand l’énergie est vide, ce n’est pas bon. Elle doit être toujours présente, toujours positive, toujours… soleil ! Le matin, je me lève, je vais voir la lumière, toucher la terre dans mon jardin – ce n’est pas grand-chose, mais il est impeccable – je me procure une bonne énergie. Après quelques heures de karaté, il faut passer à autre chose.»

Denis Boulanger/FFK

La mémoire des beaux gestes
« Dans ma maison, dans mon île, je suis si bien que j’ai du mal à en sortir désormais. J’y resterai tranquillement, je continuerai jusqu’au bout à faire du karaté et à transmettre à ceux qui le souhaitent. J’ai eu la chance de voyager, de rencontrer beaucoup de monde. Je me souviens comment, au Guatemala, le président de la fédération de karaté et le ministre des sports avaient fait plus de cinq heures de route dans la montagne, partant dans la nuit pour être simplement à l’heure à l’entraînement, par courtoisie. J’ai beaucoup de choses comme cela dans le cœur. J’ai été reçu comme un ami, comme un pape parfois, avec le même cœur et le même respect dans le monde entier. C’est ce qui me reste. La mémoire des beaux gestes…»

Le karaté, la gentillesse
« Au début, mon expérience du karaté, c’était des combats proches du combat de rue, et toujours gagner, c’était le plus important. Être un champion ! Vers trente ans, quelque chose a changé. Je suis allé vers la paix. À soixante ans passés, je veux aider un peu les autres, créer du bonheur autour. Pascal Olmeta, le footballeur, a été mon élève en karaté. Lui aussi était un bagarreur, maintenant, il s’occupe des enfants avec son association. Quand on grandit, ce n’est pas que le corps, c’est l’esprit. Je comprends maintenant que ce qui compte, c’est d’aller vers la pureté du cœur. Au karaté, on élève une énergie intérieure positive, on devient sincère, sans être méchant par derrière, avec toujours bon cœur. Faire du karaté, c’est apprendre à devenir gentil.»

Propos recueillis par Emmanuel Charlot/Sen No Sen
Photos : Denis Boulanger/FFK

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