Éric Bauer « S’approcher de ce que l’on est vraiment »

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À soixante ans, il est désormais 7e dang d’arts martiaux vietnamiens et expert fédéral à la FFKaraté. Héritier de nombreux maîtres vietnamiens et chinois avec lesquels il a travaillé lors d’une série de voyages fondateurs à Saigon, Eric Bauer est en charge d’un savoir et d’une expérience particulière de la pratique martiale qu’il s’attache à transmettre aujourd’hui dans son enseignement.

Photo : Aurélien Morissard

 Pouvez-vous nous raconter l’expérience fondatrice, qui a orienté toute votre vie ?
À 9 ans, je pratiquais le judo à Eaubonne, ainsi que l’aïkido. J’ai découvert récemment que j’étais inscrit dans les deux disciplines dont les horaires se suivaient, mais dans mon souvenir, c’était la même chose. Mon père travaillait à L’Équipe et avait pu nous avoir des billets pour la première Nuit des Arts Martiaux, où j’ai découvert les arts martiaux vietnamiens. J’ai commencé à la Porte Saint-Martin, puis à l’École du Dragon Vert, à Pigalle, au-dessus d’une salle de jeu. Je me suis passionné pour cette discipline, mais aussi cette ambiance d’Orient, le 13e arrondissement de Paris, cette Asie qui n’était pas le Japon. Il y avait une lutte politique souterraine entre le « Sud » et le « Nord » qui donnait beaucoup d’intensité à tout cela, mais nous n’étions pas concernés. On voulait juste pratiquer. J’ai passé un cap avec l’arrivée de Tran Nguyen Dao et son style très dynamique – il n’avait pas plus de vingt ans – spectaculaire et percutant. C’est lui qui a amené les premiers ciseaux en France. J’étais inscrit à l’université Paris-Dauphine, j’apprenais le vietnamien parce que ma copine était de ce pays… J’ai commencé à me dire « Pourquoi ne pas aller faire un tour là-bas pour s’entraîner ? ». C’est ce voyage qui a effectivement conditionné tout le reste de ma vie.

On était en pleine révolution communiste…
Le pays était fermé. On volait jusqu’à Bangkok et le saut de puce jusqu’à Ho Chi Minh Ville, ex-Saigon, était aléatoire. Personne n’allait là-bas, sauf quelques Russes qui n’étaient pas très appréciés. Comme j’étais blond aux yeux bleus, on me prenait pour l’un d’eux. On logeait dans l’hôtel international qui abritait tout le monde, y compris les membres des consulats et des ambassades. Dans la salle de restauration, toutes les nationalités avaient leur table avec les journaux dans leur langue. Dès le premier jour j’ai pensé à repartir en me disant que cela ne servait à rien. Et puis, par l’oncle de mon amie qui enseignait le français, j’ai pu donner ma lettre de recommandation à son destinataire, lequel habitait au bout de la rue ! J’ai eu l’opportunité de me présenter et j’ai commencé à pratiquer avec lui. Par la suite, je suis revenu chaque année pour un à deux mois. Et comme c’était un pratiquant de grand prestige et d’un âge respectable, quand il a commencé à me présenter à d’autres maîtres vietnamiens, ils n’ont pas pu refuser de m’enseigner leur pratique. Un concours de circonstances tout à fait extraordinaire. Depuis, je ne crois plus au hasard. Cela devait se passer comme ça. 

« Fais de ta pratique ta propre expérience »

De quelle sorte d’enseignement s’agissait-il ?
Cela n’avait rien à voir avec tout ce que j’avais connu. C’était très direct, sans cérémonial, très fraternel et courtois. On mangeait régulièrement ensemble. Il y avait aussi une logique d’échange, car il y avait une curiosité mutuelle. Chaque technique était un poème avec un langage fleuri pour l’évoquer. C’était une leçon d’histoire aussi, car elle évoquait tel ou tel moment décisif pour le peuple vietnamien.
L’ambiance générale était au soupçon, à la délation, alors il ne fallait pas que ce soit trop ouvertement martial. Les écoles étaient fermées et beaucoup de grands professeurs étaient en prison. On fermait les volets et on restait discret. Rester en bonne santé était une motivation importante de la pratique. Dans un pays sans médicament et guère de médecine, l’essentiel est d’abord de ne pas tomber malade, ni de s’affaiblir. Il y avait donc beaucoup d’exercices de santé, du Chi Kung… On a aussi pratiqué dans les parcs devant tout le monde pour rassurer. Mais les agents de l’État étaient partout et il y avait toujours quelqu’un pour venir relever le compteur quand on était chez lui. Heureusement, son voisin était le chef de quartier et un ancien élève à lui. On a pu s’entraîner plus tranquillement dans sa cour. C’était un enseignement total qui cherchait moins à me doter de grands moyens techniques qu’à faire émerger quelque chose. La spiritualité bouddhiste était omniprésente. Chaque école avait sa pagode, on mettait de la nourriture dans tous les coins pour les animaux divers et il fallait faire attention à ne pas écraser les fourmis… On faisait partie d’un tout.

Pourquoi ont-ils choisi de vous enseigner quelque chose ?
À l’époque, quand un vieux maître passait la main, il était remplacé par un jeune prof de gym, un peu comme en Chine, dans une volonté de réforme de ce qui était ancien. Les hommes que j’ai croisés étaient dépositaires d’un savoir traditionnel et ils avaient le souci de ne pas le laisser disparaître. Moi, c’est un peu un hasard (mais je n’y crois plus). Mais j’ai fini par m’imposer naturellement, aussi parce que je travaillais beaucoup et que je parvenais à mémoriser ce qu’on me montrait. Je suis devenu une sorte de curiosité. Comme j’étais là, il fallait aller au bout de quelque chose avec moi. Je le comprends maintenant à mon âge, l’art pour eux avait une autre signification. Quand je voulais apprendre à frapper toujours plus et mieux, on m’incitait à rencontre untel ou untel pour devenir de « bons amis » et on me répétait des maximes comme : « Fais de ta pratique ta propre expérience ».

Photo : Aurélien Morissard


De quel niveau martial étaient les hommes que vous avez croisés ?

Leur niveau n’avait rien à voir avec ce que j’avais connu. Ils s’entraînaient tous les jours, et depuis des décennies. Mon premier maître était déjà âgé et, comme tous les Vietnamiens de l’époque, il avait vu la guerre de près. C’était aussi un ancien champion national de boxe libre. Pour le second, qui est devenu mon mentor à la mort du premier en 2005, j’étais le premier Français qu’il voyait depuis la guerre contre nous. C’était l’ancien responsable des commandos du Général Ho Chi Minh et il vivait en pleine nature dans une grande zone militaire. Il fallait passer des check-points pour aller le voir. C’était un homme très impressionnant avec une énergie hors du commun. Il voyait la nuit quasiment comme en plein jour et il est mort en 2011 à cent deux ans d’une mauvaise chute dans laquelle il s’est cogné la tête. Avec lui, on se retrouvait avant le lever de soleil et, quand la lumière venait sur nous, il se baignait dedans, la respirait, s’en nourrissait littéralement en ouvrant la bouche et en salivant. Il mangeait le soleil. Ça a l’air baroque, mais on sait aussi que la lumière naturelle a des effets très puissants sur le corps et le psychisme… Il n’y avait aucune désinvolture chez lui. Son souffle, ses sens, tout était de l’ordre de la vigilance, de l’éveil. C’est à cause de son exemple que j’habite aujourd’hui en pleine nature du côté de Giverny, avec la Seine en face et les falaises dans le dos…

Vous avez étudié aussi avec des maîtres chinois. Pourquoi ?
Tout s’est fait dans la même logique. À partir d’un certain niveau, on a commencé à me dire que, si je voulais approfondir, il fallait que j’étudie l’art chinois. J’ai été présenté aux experts de la communauté chinoise de Saigon. Ce fut difficile. Ils n’étaient pas volontaires au départ et apprécient les marques de patience et d’égards. Il faut être bien élevé. Ils ont commencé par dire non, et j’ai finalement été accepté. J’ai pu me former au Wing Chun, au Hung Gar, au Tang Lang, etc. Des styles qui ont tous une dimension interne, avec une répartition, une façon d’aborder la nécessaire dimension physique qui peut être différente d’un style à l’autre. L’intérêt de l’approche chinoise, c’est qu’elle est à l’origine des écoles vietnamiennes, et qu’elle est très claire, très explicative sur les raisons pour lesquelles on fait les choses, on choisit telle ou telle arme.

Photo : Aurélien Morissard

En quoi cette expérience au long cours a-t-elle été essentielle pour vous ?
J’ai pu rapidement vivre uniquement de mon enseignement. Ma vie, c’est la pratique. J’ai aussi deux enfants à qui je peux faire comprendre que le monde est vaste et que leur expérience personnelle est leur responsabilité. J’ai compris que le geste ne suffit pas et qu’il ne faut pas se laisser envahir par la pensée cérébrale. Je me sens en contact avec les éléments, avec une unité naturelle. Je me sens lié à la dimension spirituelle et très humaine aussi du parcours dans lequel je suis engagé. J’en suis au début. J’ai conscience d’avoir, en quelque sorte, la responsabilité de transmettre ce à quoi j’ai eu accès. On dit souvent que les arts martiaux sont faits pour nous rendre plus forts, pour nous protéger des atteintes. Mais ces pratiques ne nous protègent pas. Elles ne nous rendent pas plus forts, mais plus aptes. L’humain est vibrant et délicat en même temps, on peut se permettre de le ressentir. On devient sensible à beaucoup plus de choses, les émotions sont décuplées, on est à fleur de peau. Le projet n’est pas de devenir plus expert, mais de s’approcher de ce que on est vraiment.

Propos recueillis par Emmanuel Charlot / Sen No Sen

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