Naoki Omi, la quête du geste juste et personnel
Alors que la Coupe Internationale Kofukan se tiendra en France en 2027, Maître Naoki Omi, neuvième dan Tani-Ha Shito-Ryu Shukokai Kofukan, pose son regard sur plus d’un demi-siècle de pratique épanouie en France. Une figure incontournable, dotée d’une grande humilité, qui n’a jamais perdu de vue l’essentiel : transmettre sans jamais restreindre.
Pouvez-vous nous raconter comment vous avez découvert les arts martiaux et le karaté ?
J’ai découvert les arts martiaux au lycée. Comme il n’existait pas de club de karaté dans ma ville, j’ai d’abord pratiqué un peu de judo, par simple curiosité, au dojo de la police, qui ouvrait ses portes aux pratiquants extérieurs. C’est un peu par hasard que je me suis ensuite tourné vers le karaté à l’université. Au tout début, l’ambiance était excellente et accueillante, avec une cinquantaine d’élèves. Mais après quelques mois, le rythme a changé : l’entraînement est devenu extrêmement exigeant, rigoureux et physique, avec des séances de trois heures quotidiennes, avec énormément d’impact physique. Beaucoup ont abandonné, si bien qu’au bout de trois mois, nous n’étions plus qu’une douzaine de pratiquants.
Qu’est-ce qui vous a fait tenir bon alors que tant d’autres arrêtaient ?
Honnêtement, je n’avais parfois pas du tout envie d’y aller tellement c’était dur ! Ce n’étaient pas forcément les plus talentueux qui restaient, mais les plus résistants. Pour ma part, c’est d’abord l’amour-propre qui m’a fait tenir : j’avais dit autour de moi que je commençais le karaté, et je ne voulais pas avouer au bout de trois mois que j’avais abandonné. Et puis, petit à petit, l’amour de la pratique est venu. Les deux premières années étaient terribles, mais les deux dernières à l’université étaient un vrai paradis. J’ai même été nommé capitaine de l’équipe, sans trop savoir pour quelle raison. À l’époque, les compétitions par équipes allaient jusqu’au bout même si le score était scellé, et il fallait savoir encaisser face à des adversaires qui voulaient sauver l’honneur alors lorsqu’ils ne pouvaient plus l’emporter.

Vient alors la rencontre avec Maître Tani…
À l’origine, notre université pratiquait le goju-ryu. Puis nous avons su que Maître Chōjirō Tani – un senpai de notre université – pouvait venir nous enseigner le shito-ryu quelques fois par mois. La transition s’est faite naturellement. Derrière son immense savoir, c’était un homme chaleureux qui passait son temps à nous faire rigoler. Il rendait les choses simples et fuyait le simple effort physique inutile. Il cherchait toujours la logique technique et l’efficacité.
Rien ne vous prédestinait pour autant à faire carrière en France. Dans quel contexte s’est passée votre arrivée ?
Je n’avais aucun plan de carrière à l’époque, j’étudiais simplement le droit à l’université de Kyoto. Maître Tani nous a expliqué que Maître Yasuhiro Suzuki, qui était basé à Paris, cherchait des jeunes pour le soutenir face à l’afflux de pratiquants. Avec mon ami Keiji Tomiyama, nous avons immédiatement accepté. Nous sommes arrivés en avril 1972 avec un billet aller-retour, pensant rentrer au Japon en décembre. Mais la France des années 1970 offrait un cadre de vie tellement agréable, calme et si différent du Japon que nous avons vendu nos billets de retour pour rester. Rien n’était planifié, c’est la vie qui a choisi. Plus tard, j’ai rencontré ma femme, qui pratiquait également le karaté, et je me suis définitivement installé.
Comment avez-vous adapté votre enseignement au public français ?
À mes débuts, j’enseignais de manière très traditionnelle, exactement comme on me l’avait appris au Japon, avec parfois trois heures de pur kihon. J’ai vite compris que cette pédagogie ne correspondait pas aux attentes des Français, qui arrivaient en masse, influencés par les films de Bruce Lee, avec l’espoir de devenir forts en quelques mois. N’ayant plus mes maîtres au quotidien pour me guider, j’ai dû commencer à réfléchir par moi-même. Quand une technique ne fonctionnait pas avec mes élèves, je me demandais pourquoi. J’ai épuré ma méthode, cherchant à éliminer les « appels » visuels pour attaquer de façon plus discrète. C’est ainsi que j’ai construit un enseignement qui me ressemblait.

Comment définiriez-vous l’identité technique du shukokai ?
Le shukokai est issu de la rencontre entre le goju-ryu et le shito-ryu. Du premier, il hérite du travail à courte distance et du renforcement corporel. Du second, il retient la vitesse et la mobilité. Personnellement, je considère que si une attaque est portée avec une détermination et une vitesse totales, il est presque impossible de la bloquer de face à cause du temps de réaction. C’est pourquoi je privilégie l’esquive, la création d’un angle, le déplacement et la contre-attaque immédiate. Attaquer reste la meilleure défense. Avec l’âge, j’ai d’ailleurs modifié mes déplacements : je bouge beaucoup moins le buste et le haut du corps pour que mon adversaire ne voit pas venir le coup. Tout part des jambes, comme au golf, une discipline pour laquelle je me passionne depuis quelques années.
Quels parallèles existent-t-il entre les deux ?
Techniquement, le golf m’inspire beaucoup pour le karaté, notamment sur les notions de positionnement, de transfert de puissance et surtout de relâchement. Quand on est jeune, on veut mettre de la force dans les bras, on est contracté. Avec le temps, on apprend que la véritable puissance naît du relâchement musculaire total juste avant l’impact, exactement comme dans le swing de golf. Avec l’âge, le karaté s’oriente vers l’économie de mouvement et la précision.
Quel regard portez-vous sur l’évolution du karaté et la compétition ?
À mes débuts, le karaté se pratiquait beaucoup sur des positions fixes. L’Europe, notamment avec les champions français, a apporté énormément de jeu de jambes et de mobilité pour ne pas rester en face et, aujourd’hui, les Japonais ont adopté cette fluidité. La compétition sportive est une excellente école pour les jeunes, elle forge le mental et la vitesse. Plus tard, les capacités physiques évoluant, on se tourne naturellement vers la tradition, la self-défense et la recherche d’efficacité pure. Les deux approches sont complémentaires.

Comment voyez-vous l’avenir du shukokai en France ?
Le shukokai en France est une grande famille, même si le paysage national compte beaucoup de pratiquants shotokan. Nous avons de la chance d’avoir de nombreux anciens très fidèles, qui pratiquent à mes côtés depuis des décennies. Pour l’avenir, la relève est déjà en marche. Des profils comme Camille et Guillaume Tordjman dynamisent notre école, notamment par le biais de la compétition avec des jeunes talents comme Noa Tricerri. Pour assurer ma succession, je pense particulièrement à Bao Nguyen Phuoc. C’est un homme de confiance, très engagé dans le développement de nos clubs et au sein du Kofukan International. Il s’implique énormément dans l’organisation de la Coupe Internationale Kofukan qui aura lieu l’an prochain en France, un événement crucial pour réunir nos pratiquants après les années difficiles du covid.
Vous êtes aujourd’hui neuvième Dan. Quelle importance accordez-vous aux grades ?
Si le grade en soi ne doit pas être l’objectif ultime, je le considère comme une motivation pour continuer à travailler, un peu comme un diplôme. Mon seul véritable objectif est de continuer à pratiquer le plus longtemps possible sur le tapis, pour rester en bonne santé. Après avoir subi des opérations aux deux genoux et la pose de prothèses, le karaté reste ce qui me maintient en forme et préserve mon énergie.
Que souhaitez-vous laisser aux futures générations ?
Je ne demande pas à mes élèves de copier mon karaté à l’identique. Moi-même, je ne pratique pas comme Maître Tani ou Maître Suzuki, pas plus que comme Maître Tomiyama, avec qui j’ai pourtant appris en même temps. Chaque transmetteur doit adapter l’art à sa propre compréhension. Si on doit se souvenir de moi, j’aimerais simplement que ce soit comme une personne simple, calme et passionnée par la recherche du geste juste. Le karaté n’est pas une destination, c’est un chemin sans fin où le véritable adversaire n’est jamais l’autre, mais soi-même. Cherchez toujours à devenir une meilleure version de vous-même.
Propos recueillis par Antoine Frandeboeuf / Agence Sen No Sen