Alexandre Biamonti « Fédérer et donner du sens à l’action »
À compter du 1er février, Alexandre Biamonti assurera l’intérim à la tête de la Direction Technique Nationale. Ancien très grand champion, entraîneur de haut niveau pendant plus de vingt ans, le Marseillais aborde cette nouvelle mission avec lucidité, humilité et l’idée claire de se mettre au service du karaté français.
Vous prenez vos fonctions cette semaine en tant que Directeur Technique National par intérim, avec quel état d’esprit ?
J’arrive dans cette fonction avec beaucoup d’humilité. Gilles Cherdieu m’a sollicité, j’ai dit oui, tout simplement, car je dois tout au karaté français. Mon raisonnement est clair : si on a besoin de moi, je suis là. Je l’envisage comme une belle expérience. Après plus de vingt ans passés comme entraîneur national, de 2003 à 2024, j’avais ressenti le besoin de voir autre chose, de m’ouvrir, de m’enrichir différemment. J’avais demandé à me rapprocher de ma région, la ligue PACA, parce que c’est un territoire fort, avec un vrai potentiel. Cela m’a permis de travailler autrement, de me rapprocher des collectivités, de mieux comprendre les institutions, leur fonctionnement, leurs contraintes. Cette ouverture-là m’a beaucoup apporté.
Ce poste constitue aussi une nouvelle étape…
Oui, c’est une responsabilité, même si elle va être limitée dans le temps puisque cette mission d’intérim à la tête de la DTN ne devrait pas excéder trois mois, jusqu’à l’arrivée du nouveau Directeur Technique National. Il ne s’agit pas vraiment d’une « suite logique », parce que je ne visais pas ce poste, mais elle me motive profondément. C’est aussi une façon d’être au service de mon sport, de la fédération et des licenciés. Je le redis, car c’est ma motivation profonde : je dois beaucoup à ma discipline. Elle a fait de moi un champion, m’a permis de concilier études et haut niveau, de bénéficier d’un cadre d’entraînement exceptionnel, de construire ma vie. En France, nous avons cette chance, il ne faut jamais l’oublier.
Quelles vont être vos missions et vos actions prioritaires ?
Ma priorité numéro un, car c’est la volonté du président, est de rassurer et d’apaiser pour contribuer à préparer l’avenir. Nous sommes dans une période de changements, il y a des départs de cadres techniques qui ont été mes collègues pendant des années. Ceux qui restent doivent savoir où l’on va. Yann Baillon et son équipe ont fait du bon travail, et il n’est pas question de remettre cela en cause. Mais il y a un nouveau cap à donner.
Et puis il y a les « affaires courantes » : le suivi des dossiers administratifs, les relations institutionnelles, les compétitions majeures, notamment les championnats d’Europe jeunes et seniors qui vont arriver très vite, les disciplines associées aussi, qui ont besoin d’écoute. Tout cela doit être solidement cadré avant l’arrivée du prochain DTN.
On imagine que vous portez tout de même une vision, avec l’expérience que vous avez accumulée en tant qu’athlète, entraîneur national, mais aussi formateur, notamment dans le cadre de diplômes délivrés par la fédération…
Oui, et parmi les points communs à tout cela figure notamment la communication, indispensable pour faire passer les bons messages, qu’il s’agisse de consignes techniques, de transmission ou de partage d’expérience. Il me semble donc essentiel d’être clair, notamment dans la communication avec les entraîneurs, et de mieux expliquer pourquoi on fait les choses. Il me semble pertinent de créer davantage d’espaces d’échanges, des temps de travail collectifs, pas seulement avec les entraîneurs des clubs de karaté, mais aussi avec les responsables des disciplines associées. Fédérer, écouter, donner du sens, c’est ce que je vais m’appliquer à faire. Ces vingt dernières années m’ont donné le goût du travail en équipe. C’est une histoire qui s’est construite d’une certaine façon pour moi.

Denis Boulanger (FFK)
C’est-à-dire ?
J’ai connu le très haut niveau comme athlète : champion du monde, plusieurs fois champion d’Europe (neuf titres seniors !, NDLR), avec une forte exposition médiatique. Puis, comme entraîneur, j’ai rapidement été performant avec mes collègues. J’avais gardé cet ego de compétiteur, cette envie d’avoir les meilleurs, de gagner. Avec le temps, j’ai compris que l’ego individuel pouvait parfois nuire à l’esprit d’équipe. J’ai évolué. Ce qui est devenu essentiel pour moi, c’est le collectif. Une nécessité pour être utile. C’est sans doute pour cela que je me suis beaucoup investi dans la pédagogie, la formation, auprès de publics très variés. Ce n’est pas le parcours « classique » d’un grand champion — celui parfois attendu en tout cas — mais c’est celui qui m’a le plus enrichi humainement. Aujourd’hui, je prends davantage de plaisir à construire qu’à briller.
Quel va être le message à destination des jeunes avec lesquels vous partez déjà cette semaine aux championnats d’Europe jeunes ?
Je veux d’abord leur dire qu’ils méritent leur sélection. Elle récompense un travail déjà accompli. Cette compétition est une étape importante, mais elle ne doit pas être une finalité. Être champion d’Europe jeunes, c’est bien. Être performant chez les seniors, c’est l’objectif. Les carrières passent vite. Il faut construire, comprendre pourquoi on est là, pourquoi on fait tel stage, à tel moment. Tout doit avoir du sens. Je leur dirai aussi d’être audacieux, de ne pas être spectateurs, de croire en eux. Le talent ne suffit pas : plus de la moitié du talent, c’est le travail. Et surtout, faire la différence entre s’appliquer et s’impliquer. Nous, en tant que staff, nous devons aussi être exemplaires et les accompagner avec cohérence et clarté.
Propos recueillis par Olivier Remy / Agence Sen No Sen