« Cultiver l’esprit du débutant »
Hiroo Mochizuki

« Cultiver l’esprit du débutant »

7 avril 2016 - FFK / Yoseikan Budo

Lors des festivités organisées ce 31 mars 2016 pour célébrer son 80ème anniversaire, Maître Hiroo Mochizuki s’est vu remettre officiellement le grade exceptionnel de 10ème dan fédéral des mains de M. Francis Didier, président de la Fédération Française de Karaté et Disciplines Associées.

© Denis Boulanger / FFKDA
© Denis Boulanger / FFKDA

Cette haute distinction est une première au niveau de la FFKDA, et permet de récompenser Maître Mochizuki pour son engagement auprès de la fédération.
Rempli de bonne humeur et d’humilité, il a accepté de revenir avec nous sur son parcours et ce que représentent les arts martiaux dans sa vie.

FFKDA : Quand avez-vous commencé le karaté, et comment ?
Hiroo Mochizuki : « J’ai commencé le karaté à l’âge de 13 ans, avec mon père (lui-même initié par Maître Konishi) mais je pratiquais déjà le kendo sous sa direction depuis l’âge de 7 ans. Mon père Minoru Mochizuki avait appris le judo auprès du grand Maître Mifune mais aussi de Maître Kano (ndlr. le fondateur du Judo), qui concevait les arts martiaux comme un outil éducatif. Il avait missionné mon père pour se former aux différents arts martiaux traditionnels japonais dans le but de le placer au sein du Kodokan à la tête de la section de Kobudo qu’il souhaitait y créer – tel un Conservatoire des arts martiaux traditionnels. Un jour mon père m’a dit « j’ai appris beaucoup de méthodes, mais pas suffisamment la partie atemis (ndlr. coups portés avec le poing, le pied, ou encore le travail de la main). Il faut que tu t’en occupes pour compléter l’apprentissage et réaliser une synthèse ».

C’est donc ce que j’ai fait en suivant une première formation de karaté shotokan sous l’égide de Maître Hyogo à Tokyo où j’étais alors étudiant.

Je suis venu en France en 1957 pour présenter le karaté en Europe où il n’existait pas encore. De là j’ai tourné en Angleterre, Belgique, Suisse et Portugal. Deux ans plus tard, de retour au Japon, mon père m’a conseillé d’apprendre la boxe anglaise, dont la forme de corps lui semblait plus propre à se combiner avec les projections. A cette époque les positions du karaté étaient très cambrées Mais je ne pouvais pratiquer la boxe que durant les vacances scolaires et j’ai donc cherché en parallèle un autre style de karaté. Séduit par la mobilité et la fluidité du wado-ryu, j’ai changé de style sous la direction de Maitre Michihara.

Je suis retourné en France, en 1963, pour présenter, cette fois, le style wado-ryu ! »

FFKDA : Avez-vous pratiqué la compétition ?
HM : « Oui, j’ai beaucoup pratiqué la compétition. Lorsque j’étais à l’université, à Tokyo. Chaque sport avait une équipe. J’ai intégré celle de judo et celle de karaté. Il faut savoir qu’à cette époque, la compétition en karaté démarrait tout juste. La première a eu lieu en 1957, Il s’agissait d’affronter d’autres universités et cela ne concernait que le Japon. Le rythme était de deux compétitions annuelles, au cours desquelles j’ai souvent gagné, devenant le vice-capitaine de mon équipe. J’étais également capitaine de mon équipe de judo universitaire et je dois dire que les entraînements intensifs conjugués dans les deux disciplines ajoutés à mes études de vétérinaire ont contribué à forger mon caractère ».

FFKDA : Qu’est-ce qui vous attirait dans le fait de pratiquer ce genre de challenge ?
HM : « J’aimais beaucoup le sport, et ce depuis mon plus jeune âge. Déjà au collège, je faisais des compétitions de natation et d’athlétisme. Au lycée, j’ai également pratiqué le judo en compétition. J’étais jeune, et tous les sports de compétition m’attiraient beaucoup, comme le rugby, mais le temps m’a manqué. »

FFKDA : Aujourd’hui vous êtes un grand sensei, comment le vit-on ?
HM : « Je ne ressens pas de différence avec les autres enseignants – puisque tel est le sens du mot sensei. Le moteur reste le même, à savoir le goût de la transmission.

Vous savez, j’aime énormément l’esprit de la Fédération Française de Karaté et Disciplines Associées (FFKDA), car elle utilise les arts martiaux comme un système éducatif. Cela permet aux pratiquants d’ouvrir leur vision grâce à la diversité des disciplines représentées.. Le Président Francis Didier est le garant de cet esprit. Giovanni Tramontini s’occupe très bien de la partie relationnelle entre les différents groupes. En ma qualité de technicien j’essaye avant tout de valoriser cet esprit d’ouverture aussi bien technique que mental et de jouer un rôle d’ambassadeur.

Dans l’esprit traditionnel des samouraïs, il est dit qu’il faut savoir se dépasser en permanence. La progression est infinie… Il faut toujours observer, adapter et créer pour être le meilleur. »

FFKDA : Vous venez d’être élevé au rang de 10ème dan par la CSDGE de la FFKDA, qu’est-ce que cela représente pour vous ?
HM : « Eh bien, je suis naturellement très sensible à l’honneur qui m’est fait (*). Même si au fond cela ne change pas l’homme que je suis. Et surtout je n’ai pas le sentiment d’avoir atteint le sommet, je pense que j’ai encore beaucoup de chemin à parcourir. Aussi je vais continuer encore et toujours de travailler. Le plus important c’est de trouver comment faire mieux. Il faut toujours travailler pour progresser, et je vais continuer. »

FFKDA : On vous définit très souvent comme un homme rempli de gentillesse et d’humilité. Est-ce la pratique des arts martiaux qui vous a influencé, ou diriez-vous que votre personnalité a influencé les arts martiaux où vous vous êtes impliqués ?
HM : « Nous avons la chance d’évoluer dans un cadre privilégié comparé à la plupart des fédérations sportives traditionnelles. Tout sport de compétition est régi par un règlement incontournable, qui ne laisse pas de place à la liberté. La FFKDA offre une grande diversité de moyens d’expression grâce à la large palette de méthodes représentées. Ce contexte spécifique permet à l’esprit martial de subsister et laisse un champ d’action à la créativité. Il y a beaucoup de méthodes différentes, dans lesquelles il y a toujours quelque chose à apprendre… On en devient forcément modeste. Il faut savoir communiquer avec tout le monde pour pouvoir échanger et cette communication est essentielle pour la progression mutuelle. C’est une vraie richesse qu’il faut apprendre à partager avec générosité. Encore une fois, la FFKDA, qui regroupe autant de disciplines martiales est vraiment formidable pour cela. »

FFKDA : Si vous deviez donner un conseil aux pratiquants ?
HM : « Ce n’est pas mon rôle de donner des conseils, mais si je devais le faire je dirais qu’il est bon d’essayer d’élargir sa vision au plan technique et mental. Casser la coquille, ne pas rester cloisonné. Regarder seulement ne sert à rien. Pour progresser en judo il faut tomber dix mille fois, pour progresser en kendo il faut recevoir dix mille coups… C’est en encaissant des coups, que l’on comprend mieux comment les donner. A cet égard je respecte le réalisme de Dominique Valéra et son approche du combat.

Et puis, il faut se confronter à différentes méthodes, différents styles pour acquérir de l’expérience. Aujourd’hui, la FFKDA offre cette opportunité, alors il faut en profiter. On peut sortir du moule, la marge de progression est infinie. »

FFKDA : Un dernier mot ?
HM : « Chaque être humain est fait de défauts et de qualités. Il faut s’efforcer de maintenir l’esprit de dialogue et d’échange, cultiver l’esprit de débutant et l’envie de progresser. A mes yeux c’est la seule voie d’avenir pour l’humanité. »

(*) NDLR: Mikinosuke Kawaishi (Judo) – aujourd’hui décédé – et Henri Courtine (Judo) sont les deux seuls autres experts des Arts Martiaux ayant reçu cette distinction en France à ce jour.