A. Recchia, histoire d’une success story

A. Recchia, histoire d’une success story

23 janvier 2017 - FFK / Haut Niveau / Karaté

Quintuple championne du Monde, Alexandra Recchia a choisi il y a quelques années de se lancer le défi de réaliser un double projet sport/études dans le droit. Après 10 années, couronnées de succès sportifs, à jongler avec sa vie d’étudiante, elle prouve à tous que l’envie et le mental sont sources de succès dans chaque projet entrepris : elle a prêté son serment d’avocate jeudi dernier. Interview.

© Denis Boulanger / FFKDA
© Denis Boulanger / FFKDA

FFKDA : Tu as prêté serment jeudi 19 janvier 2017, comment cela s’est-il passé ?
Alexandra Recchia : La prestation de serment est un moment assez solennel, qui se déroule au sein de la cour d’appel de Paris, et plus précisément dans la première chambre de la cour d’appel, qui est la plus majestueuse et la plus symbolique. C’est un endroit historique, vraiment très beau, avec un plafond orné de peintures de l’époque… C’est impressionnant !

Plafond de la première chambre de la cour d’appel de Paris – © Denis Boulanger / FFKDA

On nous a expliqué comment ça allait se passer, la manière dont nous devions nous positionner, ce que nous devions dire etc… Et notamment le fait que nous n’avions pas le droit d’applaudir, car l’absence de bruit renforce le côté solennel.
Dans un second temps nous nous sommes retrouvés dans la bibliothèque du conseil de l’ordre. A ce moment-là c’était plus convivial car le bâtonnier a pris le temps d’échanger avec chacun de nous. Il nous a d’ailleurs invités à nous applaudir les uns les autres ! (rires)

 
Pour ma part, c’était beaucoup de joie. J’ai repensé au chemin parcouru… La petite larme est montée, car j’ai enfin pu me dire « ça y est ! Après 10 ans d’études post-bac, je peux dire que je suis enfin avocate ! »

FFKDA : Peux-tu revenir sur ton parcours scolaire ?
AR : Après mon bac ES je voulais entrer dans le commerce, mais avec un rythme d’alternance. Je n‘ai pas trouvé d’entreprise à ce moment-là, je me suis donc orientée vers ma seconde option, la fac de droit, ce qui s’est avéré être une vraie opportunité.

Aujourd’hui je pense que ce n’est pas un hasard. Si je n’ai pas trouvé d’entreprise, c’est qu’il y avait une raison ! Du coup, mon orientation dans le droit était motivée par mon envie d’entrer dans la police. Le droit était à mes yeux, à cette époque, une porte d’entrée pour le concours. Et puis en fin de compte, mon profil d’étudiante besogneuse correspondait totalement avec cette matière. Le fait de passer 10 à 12 heures dans les bouquins ne m’a jamais posé de problème ! Et puis en termes de motivation, j’avais également mes parents qui m’avaient averti que si je ne réussissais pas dans mes études, alors le karaté s’arrêterait. J’avais donc une motivation supplémentaire pour fournir le travail nécessaire !

FFKDA : Comment se passe ta vie professionnelle et sportive ?
AR : Aujourd’hui je travaille dans le cabinet HPML, mais mon contrat cesse à la fin de cette semaine. Avec eux, nous avions convenu d’un 3/5 voire d’un 4/5, c’est-à-dire, trois ou quatre jours travaillés par semaine, et le reste dédié à mes entraînements. Lors de ces jours travaillés j’avais quand même des créneaux libres, notamment tôt le matin, ou entre midi et deux, pour m’entraîner.

Si aujourd’hui notre collaboration cesse, c’est d’un commun accord. D’ailleurs, dès cette semaine je vais rencontrer des contacts professionnels pour préparer la suite !
Concernant le cumul de ma vie professionnelle et sportive je dois dire que j’ai la chance de réussir à faire la part des choses. Dès que je quitte le cabinet je bascule sur le côté sportif, et je me concentre à 300% sur ma préparation. Déjà à l’époque de mes études j’avais l’occasion de m’exercer à ce switch ! Je le vivais même comme quelque chose de très positif, car les entraînements me permettaient de souffler en parallèle de mes examens.
Evidemment, il m’arrive lorsque je m’étire de prendre mon téléphone et de regarder si je n’ai pas de mail pro en attente ! (rires) Etant au début de mon exercice professionnel, j’arrive encore à basculer du pro au sportif et vice-versa.

FFKDA : Sur ton site web tu dis « déjà à cet âge-là (6 ans) je ne supportais pas de perdre ». La notion de gagne et défaite est aujourd’hui présente dans peu de métiers… Etait-ce un présage ?
AR : Je ne dirai pas un présage, mais ce n’est pas un hasard en effet ! Si j’en suis arrivée à cette profession c’est grâce à d’heureuses rencontres, et une révélation lors de mon Master 2. J’ai immédiatement accroché avec le fait de devoir défendre un dossier coûte que coûte, de devoir adopter la meilleure stratégie, exploiter les failles adverses… il y a beaucoup de parallèles avec le karaté. Donc oui, je ne pense pas que ce soit un hasard, car je serais dans un élément qui m’est naturel, même lorsque ma carrière de haut niveau s’arrêtera.

FFKDA : La karatéka Alexandra Recchia est connue et reconnue, peux-tu nous parler de Maître Recchia ? De ton travail, de ta manière à gérer les difficultés…
AR : Eh bien, mon travail à proprement parler est varié. Je réalise du conseil, lorsque l’on a un client fidélisé. C’est-à-dire qu’il m’apporte une problématique, et j’essaie d’y répondre au mieux avec une solution juridique. Les contentieux sont également une partie de mon champ d’action. Cela consiste, entre autres, à rédiger des écrits pour nos confrères et le tribunal, et de réaliser une plaidoirie. On s’en charge aussi bien lorsque la demande vient de l’employeur, que de l’employé. Enfin, je réalise des audits, auprès des clients que l’on n’a pas encore fidélisés ou auprès de nouveaux clients. On analyse l’aspect social au sein de l’entreprise, on confirme la règlementation, on établit des rapports etc…

Sinon, je suis dans la vie professionnelle comme dans ma vie de sportive. J’aime maîtriser mon sujet, faire des recherches pendant plusieurs heures pour trouver le petit élément qui pourra soutenir mon dossier. Je suis en perpétuelle recherche de l’excellence. L’unique différence est que je suis au début de ma carrière d’avocate, et que j’ai donc encore beaucoup de choses à apprendre. Je m’appuie sur mes collègues et mon associé, j’assume totalement le fait d’être en phase d’apprentissage. Je n’ai pas peur des critiques, j’ai tout à apprendre !

FFKDA : Tu as toujours eu de nouveaux objectifs au fur et à mesure de ta vie sportive. Il en est de même pour ta vie professionnelle ?
AR : Toujours ! (rires) Rien dans l’immédiat, mais je suis également attirée par l’autre côté de la barre… Disons que je ne ferme pas la porte à la magistrature.

FFKDA : Dans plusieurs de tes interviews tu mentionnes de grosses périodes de doutes. La Alexandra d’aujourd’hui aurait-elle un message à adresser à la Alexandra au début de ses études ?
AR : Je lui dirais qu’elle a bien fait de suivre son instinct et de ne rien lâcher ! J’en profite pour remercier mon papa, grâce à qui j’ai eu un regain d’orgueil ! Lorsque je lui ai annoncé que je souhaitais faire du droit il a pouffé de rire. Cela m’a énormément vexée. Après il est vrai que j’ai toujours fonctionné comme ça : si on me dit « tu ne peux pas » eh bien je vais le faire et montrer à ladite personne qu’elle avait tort ! Je ne sais pas s’il a fait ça consciemment ou non, car mes parents m’ont toujours poussé dans le sens positif du terme. Ils savent utiliser mon envie d’être la meilleure !

FFKDA : Et un message pour ceux qui mènent / veulent mener un double projet et qui connaissent eux aussi des doutes ?
AR : C’est naturel d’avoir des doutes et de connaître des échecs, l’essentiel est de savoir rebondir. Il faut s’entourer des bonnes personnes, ne pas se couper du monde, communiquer et ne surtout pas avoir peur de dire qu’on est fatigué, qu’on a envie de craquer, ou de formuler nos peurs. Ce sont des sentiments humains, le tout est de les transformer en forces. Il faut toujours croire en soi, car la récompense est au bout !

© Denis Boulanger / FFKDA

FFKDA : Cette année 2016, outre ton titre européen, ton titre mondial individuel, ton titre mondial par équipe, tu es également nommée meilleure sportive de l’Essonne (91) pour la 5ème année consécutive. Cela t’arrive-t-il d’échouer ?!
AR : Oui ! Dans une vie de sportive de haut niveau il y a plus d’échecs que de réussites. J’ai eu des périodes où je ne gagnais pas du tout, et je me suis accrochée ! Ca a payé ! Les échecs font partie de la vie, il faut les accepter, les digérer et retourner à l’entraînement !

FFKDA : Cet Open de Paris 2017 est le premier depuis ta prestation de serment. A-t-il une saveur particulière ?
AR : Oui il a une saveur particulière dans la mesure où la saison passée je pensais que c’était mon dernier. Et puis l’Open de Paris dans le Stade Pierre de Coubertin me tient particulièrement à cœur. Déjà parce que c’est une source de réussite pour moi, mais aussi parce que la « team Recchia » vient toujours en nombre pour me soutenir ! C’est toujours un bon moment !

Et puis cette année, maintenant que je suis officiellement avocate, et dans mon exercice professionnel, il faut que je prouve que ça ne changera rien à mes performances. Le prouver au staff, mais aussi à moi-même !

FFKDA : Quel sera ton rythme jusqu’aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020 ?
AR : Mon objectif serait de travailler en 2/5 (deux jours par semaine, ndlr.) avec un présentiel à temps plein lors des jours travaillés. Tout en gardant la possibilité de travailler depuis la maison si besoin, car cela me permet de pouvoir continuer à m’entraîner.

En termes de rythme sportif à proprement parler, je réalise 3 séances par semaine axées sur le physique, et 4 à 5 entraînements spécifiques karaté. En plus j’ai trouvé une salle à Vitry-sur-Seine, à côté de chez moi, avec laquelle j’ai mis en place un partenariat. J’ai donc accès à la salle dès que je le souhaite, et à tous les cours proposés.

En vue des jeux, ils étaient intéressés de me parrainer, et pour ma part, ils proposent, entre autres, des cours de cross-training, ce qui est très intéressant et complémentaire à la préparation du karaté.